
La progression dans le tunnel n’est pas très longue, mais elle est très oppressante. La nuit a succédé au jour le plus aveuglant. Les ombres se sont mêlées aux volutes de ténèbres qui tournoient lentement en maintes spirales moutonneuses. Le froid est vif et mordant. J’ai l’impression que ma chaleur est aspirée par un monstre tapi quelque part. Il se repaît de mes forces, cela ne fait aucun doute.
- Ne dis donc pas de sottises, ricane le fou qui me sert de guide. Ne prends pas tes cauchemars pour des réalités. Tu auras l’occasion de contempler l’enfer en face. Il n’y a pas de monstres ici. L’atmosphère se refroidit, c’est tout. Mais prends garde, elle pourrait vite se réchauffer.
- Je ne comprends pas.
- Le contraire m’aurait surpris (et la Rose sait combien il est difficile de me surprendre). Tu comprendras quand nous sortirons, termine-t-il pour le reste du trajet dans le tunnel, me laissant à mes doutes, mes craintes et mes angoisses, malgré mes nombreuses tentatives pour engager la conversation.
Je ne suis pas mécontent de sortir de l’ombre. Mon guide m’attend, tout sourire.
- Bienvenue chez moi, lance-t-il après s’être incliné théâtralement et en tendant le bras sur un paysage apocalyptique.
Des crêtes, des abîmes, tout correspond à mon rêve. On dirait que la terre s’est figée en un haut le cœur terrifiant. L’image d’un titan fou me vient immédiatement à l’esprit. Seule une divinité pervertie peut avoir créé ce monde apocalyptique. Les pics démesurés et les formes torturées des promontoires rocheux et des arches torsadées portent tous la marque d’une folie créatrice mais aussi destructrice. Rien de logique. Un enchevêtrement de pierres, toutes d’une couleur affreusement terne. De temps en temps, un ravin béant tranche entre deux pics gigantesques, comme si le fer d’une lame monstrueuse s’était abattue sur le relief, laissant de son passage les vestiges d’une longe cicatrice éternelle, qui ne se refermera jamais, sauf fantaisie des êtres à l’œuvre ici-bas. Plus loin, des plaines immenses s’étirent à perte de vue, entrecoupées de monts crachant d’infernaux panaches de fumées, visibles à des kilomètres. Un feu bouillonne sous nos pieds, c’est certain. Des fondrières fumantes crèvent les envions, tandis que des mares bouillonnent à l’envie. Un liquide poisseux et nauséabond dont la surface se crève à chaque bulle noirâtre qui explose dans un bruit répugnant clapote dans ce cloaque écœurant.
- Mon univers te plaît-il ?
La voix railleuse de celui qui m’a attiré ici suffit à m’arracher à la contemplation de ces lieux morbides. Il ironise, c’est certain. Comment peut-on sourire et être fier de cette vision de l’enfer. Elle me semble bien pire que celle que véhiculent toutes les religions de mon monde.
- C’est parce qu’ils n’ont jamais vu à quoi ressemblaient véritablement les enfers, lance mon guide, avant d’ajouter devant mon désarroi : « Tu ne sais pas qui je suis et ce dont je suis capable à ce que je vois. Ces terres me connaissent sous le nom de Mortimer, bouffon et héraut de la Rose de Ténèbres. Je suis doué pour lire sur le visage des gens. Je traque les expressions, je chasse les sentiments. Un geste, un signe, même fugaces, suffisent à révéler les émotions. »
- Lisez-vous dans les pensées ?
- Un orage approche, il va falloir nous hâter, élude-t-il en se remettant en marche.
- Quel orage ? Il n’y a pas un nuage à l’horizon.
- Tu vas bien vite comprendre, me lance-t-il énigmatique.
Peut-être l’a-t-il entendu venir. Je prête l’oreille pour distinguer un écho, un coup de tonnerre, mais force est de constater que je n’entends rien… si ce n’est le vent qui souffle sur ces terres. Un vent violent qui souffle par bourrasques. Un souffle rageur et chaud.
- Justement, prête mieux l’oreille à ce que tu entends.
Je me prête au jeu ; après tout, je suis nouveau dans cet univers. Mon guide y réside depuis déjà bien longtemps. Aussi connaît-il les lieux et ses pièges retors mieux que moi. C’est certain. Toujours rien. A part ce vent dément. Est-ce ce vent que je dois écouter ? Mortimer acquiesce, après avoir encore une fois lu dans mon esprit. Aussi étrange que cela paraisse, j’obtempère. Que me dit ce vent ? A part souffler…
- Des voix ! m’exclamé-je. J’entends des voix !
En effet, ce flot grossier et rageur est chargé de paroles. Je ne distingue pas tout, mais le vent me semble parler. Je ne saisis que quelques mots au passage, car ils apparaissent aussi rapidement qu’ils sont venus. Où sont les fugaces esprits qui les colportent ? Je ne vois personne. Ce ne peut pourtant pas être la terre qui parle. Ce serait si étrange et illogique ! C’est ce constat qui me pousse à me tourner vers Mortimer, comme si je cherchais vainement à me convaincre du bienfondé de ma conclusion. Son visage n’est pas pour me rassurer. Un sourire narquois se dessine sur son visage.
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