
Le bruit des combats ne cesse de marteler mon esprit. La rage meurtrière qui sévit derrière nous n’aura donc jamais de fin, d’après ce que me dit mon guide en ricanant. Tant que la haine embrasera ces âmes, elles seront enchaînées dans cet enfer, à combattre éternellement, à grossier le flot des cadavres emportés par l’immonde fleuve malsain que nous longeons. Des corps boursoufflés, gonflés par une eau fangeuse s’échouent sur les rives. Là, l’horreur atteint des sommets inégalés. Les cadavres se mettent à ramper en gémissant. Ne sont-ils donc pas morts ?
- Si, mais ici, la mort n’est pas une fin, puisqu’ils sont déjà morts. Elle n’est pas la délivrance que toutes les âmes prisonnières attendent ici-bas. Elle n’est qu’une étape, répétée à l’infini, une nouvelle forme de torture.
Je reste fasciné par les dizaines de corps mutilés qui s’extraient à grand peine des berges boueuses, en laissant derrière elles une longue traînée de sang visqueux et noirâtre. Les soupirs qui s’échappent de leurs gosiers parfois tranchés sont bien plus glaçants que les hurlements des combattants. Ils recèlent en eux une souffrance inextinguible, celle d’une douleur entraînée par une progression à la force des moignons.
Mais hélas, leur calvaire ne prend pas fin ainsi. Les bourreaux des ces lieux ont l’esprit pervers et retors. Surgissant de multiples anfractuosités, des myriades de scolopendres et de blattes démesurés fondent sur les corps à leur portée. C’est un spectacle écœurant qui s’offre à mon regard terrifié. Ces créatures rampantes dévorent leurs proies encore vivantes, elles qui n’ont plus la force de se tordre pour échapper à leurs nouveaux tortionnaires. Les membres à peine pourrissants sont arrachés violemment par des dizaines de mandibules avides de sang frais. Lorsque les insectes charognards abandonnent une proie pour se lancer sur une autre, ils laissent derrière eux un squelette qui trouve encore le moyen de gémir et de poursuivre son chemin vers un ciel qu’il espère sans doute plus clément.
- Et la Rose sait que ce ciel n’existe pas dans son royaume, déclare sardoniquement Mortimer, que le spectacle affreux qui se déroule sous ses yeux ne semble pas révulser.
Soudain, les créatures se dispersent, aussi promptement qu’elles étaient venues. Un regard en direction de Mortimer. Une créature plus grosse risque-t-elle d’apparaître ? Non, simplement l’orage me fait-il comprendre. Il ne vaut mieux pas traîner dehors. Ce doit être un orage particulièrement terrible pour susciter un tel émoi de la part de mon guide. Enfin… quand je dis « émoi », je veux dire qu’il me semble un peu moins fantasque que d’ordinaire, rien de plus.
- Tu n’as pas idée de ce que sont les orages ici-bas. Sache qu’ils sont à l’image de nos bourreaux. Le ciel est tout aussi redoutable que les Terres. Peut-être plus.
Nous nous hâtons vers une grotte que m’a désigné mon guide. J’appréhende d’y entrer, ne sachant pas ce que peuvent cacher ces anfractuosités déchirées. Peut-être une araignée titanesque s’y terre, en attendant de dévorer ceux qui passent à portée.
- Ne dis donc pas de sottises.
- De tels monstres n’existent-ils pas ? m’exlamé-je, ébahi devant le déni de mon guide. Qu’ai-je vu tout à l’heure sur la plaine ? (je repense avec angoisse aux créatures titanesques qui se battaient contre les myriades de lilliputiens.)
- Si, de telles monstruosités existent, mais elles vivent loin de la surface. Peut-être serons-nous contraints de traverser leur territoire si les éléments jouent contre nous, mais c’est une solution qui ne me tente pas nécessairement. Par contre, quelque chose vit dans ces cavernes, un ami de longue date, termine-t-il, un sourire énigmatique peu engageant sur le visage.
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