Comme la pluie a cessé, nous voilà à nouveau sur les routes tortueuses de ces terres ravagées par la folie et la haine. Protégé, bien malgré lui, par mon guide, je hâte le pas. Les combats fous se poursuivent autour de nous. Ils n’ont pas la même intensité, ni la même ampleur que le paroxysme auquel j’ai assisté dans ce qui semble être le cœur de ces terre mais ils restent terrifiants par leur sauvagerie. Les quelques groupes que nous croisons semblent tout absorbés par leur lutte sans fin et sans objet et ne font pas attention à nous, préférant de loin se détruire mutuellement. Un regard par-dessus mon épaule pour contempler la montagne qui nous avait abrités le temps de l’horrible ondée. Une forteresse plutôt. Imprenable, torturée. Qui peut devenir qu’en son cœur git le démon pétrifié qui est censé être le maître d’œuvre des tortures d’ici-bas ? Aussi étrange que cela puisse paraître, je me prends de pitié pour Aphélion, démon vaincu, réceptacle vidé de son pouvoir et maître renversé par ses sujets. Je n’ai cependant pas le temps de m’apitoyer. Mon guide me fait signe qu’il est temps d’y aller. L’ondée peut revenir à tout instant et les charognards ailés qui se rassemblent dans les cieux ne sont pas non plus pour me rassurer. Le voyage se poursuit donc. Très vite, les pics démesurés, les ravins insondables et les gouffres béants font place à un paysage plus calme, moins tourmenté. Presque mort. Une vaste plaine s’étend à perte de vue. Le fleuve de sang que nous suivions jusqu’alors se jette brutalement dans les profondeurs de la terre : un ravin perce étrangement son lit. Une cascade monstrueuse et purpurine se jette avec rage dans les tréfonds obscurs des terres de l’Eternel Combat. Au-delà, plus rien. Pas une goutte de sang, ni d’eau. On dirait qu’une frontière intangible et invisible sépare ces deux régions totalement différentes. Un coup d’œil à mon guide. Je caresse le vain espoir qu’il me donne une explication qui puisse me satisfaire. Mais peut-être n’en sait-il rien. - Nous quittons une terre pour une autre. Ici plus qu’ailleurs les frontières jouent un rôle primordial. - Comme chez nous : certaines sont impossibles à traverser pour qui n’est pas accepté. - Tu n’as pas idée de ce que tu vois. Chez vous, les frontières peuvent être contournées, traversées. Pas chez nous. Seuls ceux qui sont acceptés peuvent changer de lieu. Chaque terre a son souffle, sa fonction. L’un de vous l’avait compris. Un certain Dante, je crois. Il a fait un bref séjour par ici et est revenu chez vous où il a laissé un témoignage, un peu subjectif, de ce qu’il a vu. Est-ce une particularité de ta culture que de voir le mal et les punitions divines là où ils n’ont pas lieu d’être ? - Pourtant, vous avez dit que les pauvres âmes que nous avons croisées étaient là parce qu’elles étaient consumées par leur colère. Il y a donc bien une sélection. - Aucune divinité supérieure ne procède à ce tri. Les âmes sont naturellement conduites dans les lieux de leur souffrance par leur penchant naturel. Ici, pas de balance, pas de jugement. Je me demande d’ailleurs comment vous ne pouvez pas vous demander pourquoi votre dieu n’est pas devenu fou à lier. Faire des choix, se dire dieu d’amour et condamner certaines âmes en enfer… Il y a de quoi perdre la raison. Ou alors, il fait preuve d’un cynisme sans limite, digne de nos chers maîtres. Je ne relève pas l’allusion. Qu’il pense ce qu’il veut. Pour l’instant, c’est ce paysage qui retient mon attention. Même si c’est géologiquement illogique, je ne dois pas m’en émouvoir. Mortimer m’a confirmé que la logique n’avait pas sa place ici. Il faut donc que je me contente de son explication un peu simpliste : nouvelle région, nouveau relief. Elle n’est d’ailleurs pas si plate que cela. Etrangement, quelques pics et promontoires se dressent de loin en loin, esseulés. C’en est presque obscène. J’ai l’impression d’assister à la souffrance d’une terre contrainte à la morosité. La plaine semble avoir été plaquée sur ce monde, écrasant sans pitié le relief. Quelques pics et sommets ont l’air d’avoir échappé au massacre géologique et se dressent comme autant de poings vengeurs réduits à l’impuissance conférant à ce paysage une impression de mort ou d’agonie. Aucun commentaire
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