
Mortimer avançait en sautillant, comme à son habitude. Il exécutait ses éternelles pirouettes par-dessus les tas d’ossements laissés par les cauchemars ailés. Il semblait s’amuser de la mort et ne se souciait pas de ce qui pouvait lui arriver. Il devait se croire invulnérable. Pourtant, il n’était qu’une âme damnée, comme les autres. La maîtresse des lieux lui avait confié une tâche que lui seul connaissait dans sa totalité et il s’en acquittait avec ferveur. Etait-il un guide ? Vers quelle destination conduisait-il cet homme qu’il avait ravi dans son sommeil et à qui il avait ouvert les portes de ce monde de folie, de fer et de feu. L’inconstance le caractérisait si bien. Ce bouffon maléfique s’acquittait avec conscience de sa mission, puis, l’instant qui suivait, prenait un malin plaisir à s’arrêter subitement pour ramasser un crâne encore intact, le regarder dans les orbites et rire comme un dément avant de jongler avec ces restes, pour finir par les laisser tomber sur le sol, sans ménagement pour son état et reprenait sa route.
Derrière, le jeune homme suivait avec peine. Il faisait tout son possible pour éviter de marcher sur les ossements, ou pour éviter de déranger les infernales créatures jadis humaines qui s’entredévoraient non loin de lui.
- Pressons, pressons. Ne vois-tu pas comme le ciel s’obscurcit ? lançait régulièrement Mortimer.
Le jeune homme ne comprenait pas. Pour lui en effet, le ciel était toujours aussi rouge et noir. Il ne voyait pas comment il pouvait s’assombrir. Il hâta tout de même le pas. Il était un étranger en ces lieux, aussi ne connaissait-il pas les subtiles variations dans ce chaos indescriptible. Il frissonna. Voilà qu’il se remettait entre les mains de celui qui l’avait attiré dans ces lieux, de celui dont la raison chavirait régulièrement, de celui qui l’avait abandonné au milieu des plaines de l’éternel combat.
- Désires-tu finir dans ce lieu, rongé par la pluie qui menace ? Hâte-toi. Il y a une caverne à deux pas d’ici.
En effet, un trou béant déchirait la base d’une montagne. Des monceaux d’ossements y étaient entassés. Le lieu devait être le repaire de quelque créature monstrueuse, comme il y en avait tant dans ce monde. Le jeune étranger hésita en contemplant le sinistre spectacle qui s’offrait à lui.
- L’hésitation te conduira à la mort. Hésiter, c’est se condamner.
- Cessez de rire, s’énerva le jeune homme. Savez-vous ce qui se terre ici ?
- Non, du moins pas précisément, mais je sais ce qui nous attend si nous restons à disserter ici. Cela ne me gênerait nullement. Je suis l’immortel Mortimer, celui qui se joue des périls, passe entre les gouttes, termina-t-il en se redressant de tout son long et en brandissant un poing victorieux vers le ciel lourd de menaces.
- Vous n’êtes pas aussi leste que vous le prétendez !
- Tiens-tu à ce que je te le prouve ? sourit le bouffon livide. A ta guise. Ce sera sans doute la dernière chose que tu contempleras ! Mais quel honneur pour moi que d’être ta dernière représentation, ta dernière vision du monde !
Mortimer fit une longue révérence, puis reprit son chemin. Il finit par disparaître dans les ténèbres de la faille. Piqué au vif et peu rassuré à l’idée de rester seul, le garçon se précipita à sa suite. L’air se fit plus nauséabond. Une odeur de renfermé et de charognes décomposées agressa ses narines. Le noir se fit plus dense, à mesure que se rapprochait la pluie. Finalement, il constatait la différence. Mais elle était infime.