- Allons, nous ne sommes pas encore arrivés. Un long chemin nous attend pour nous rendre au cœur des ténèbres. Tu te reposeras plus tard.
N’aura-t-il aucun répit ? Je veux m’arrêter, souffler un moment. Qu’est-ce que je risque ? Après les araignées, les pluies acides ? Rien ne pourra me déranger.
- S’arrêter ici est dangereux. Tu ne connais pas ce lieu.
Qu’est-ce que cela pourrait importer ? Il ressemble à ce que j’ai déjà traversé. Pas de grande différence. J’ai l’impression de ne pas avancer. Entre les désolations rocheuses, dressées de pics acérés et les mornes plaines, aussi plates que désertes, cet univers ne fait pas dans la diversité. Pourtant, le chaos n’est pas réglé. Où sont passées les mares de sang ? Les rivières purpurines censées serpenter entre les volcans exubérants et les colonnes de fumées et de cendres ? Où sont donc passés les monticules d’ossements que l’on nous présente dans les théogonies du monde dans lequel je vis ? Disparus sous la poussière ?
- N’avons nous pas fait marche arrière ? On dirait la plaine du Silence Eternel.
- Il n’y a pourtant pas ces immenses colonnes auxquelles sont accrochés les pantins pendus et les gardiens inertes. Où vois-tu les promontoires qui les exposent aux vents rageurs ? me lance Mortimer.
- Où sommes-nous donc ? m’emporté-je.
- Ce que tu as sous les yeux, ce sont les étendues désolées que l’on a nommé les Chaudes Larmes. Ne les traversent que les âmes égarées et les fous, par la rose protégés. C’est un lieu trompeur. Il n’est pas si tranquille que cela. C’est ici le point de chute des Egarés.
A nouveau, le vent emporte des voix maléfiques. Des plaintes exacerbées volent au milieu des pleurs oubliés. Il est froid, celui-ci. Pas plus acéré que celui des plaines du Silence Eternel. Il y a comme une sorte de douceur cachée. Sa voix est toujours aussi acerbe et terrifiante, mais des notes plus claires et plus chaudes se mêlent à la glace environnante. Des soupirs, des pleurs chauds côtoient les plaintes et les gémissements auxquels je me suis habitués.
A mesure que je descends à la suite de Mortimer, le paysage se fait moins régulier. Il y a des pierres et des forêts qui parsèment ces lieux. Ce n’est pas une région plate sans rien pour contrer les tempêtes qui soufflent en ces lieux oubliés. J’aurais bien envie de m’y reposer. Pourtant, mon guide me force à continuer. Pourquoi ne pas s’arrêter cinq minutes ? Je suis assoiffé, fourbu et épuisé.
- Ceux qui s’arrêtent ici, le font pour l’éternité. Les rôdeurs qui s’égarent ici n’en ressortent jamais.
- Des prédateurs ?
- Personne ne survit ici. Ce sont les terres qui sont notre ennemie. Regarde ces rochers. Regarde ces arbres. N’y a-t-il rien qui te dérange ? Es-tu aveugle ? Et c’est moi que l’on traite de fou ! De lupin bondissant ! De ménestrel inconstant !
Maintenant qu’il me le dit, je ne vois que du gris et du roc. Les frondaisons ne sont pas vertes. Il n’y a aucun cri d’animal, comme dans la grotte des araignées ou dans les étendues désolées que j’ai pues traverser. Rien à part un silence pesant, un silence inquiétant et pour finir, menaçant. Ce n’est que lorsque nous passons à côté de ces monticules de pierre que je me rends compte avec effroi que ce que j’ai devant les yeux ne sont pas de simples roches, mais bien des corps pétrifiés
Une pierre attire mon attention. Une boule toute simple.
- Regarde mieux, me souffle mon guide, narquois.