L'amour et la mort

 

 

Notre périple se poursuit dans ce monde si étrange. J’ai l’impression de me retrouver dans un Tartare cauchemardesque. Les êtres que nous croisons ne sont que des âmes damnées, expiant je ne sais quels pêchés, pour une durée indéterminée. Ils souffrent atrocement. Tortures physiques, tortures mentales, gestuels rituels. Comme ces malheureux héros condamnés à se battre pour le restant de l’Eternité !

Ce monde ressemble à la gueule du Léviathan. Chaque Terre a son souffle propre. Chaque Terre a ses lois propres. Autant de pays aux règles étranges mais toutes cruelles. Je n’ai pourtant pas l’impression de franchir des frontières établies. Cependant, s’il existe bien une différence, c’est dans leurs voix. Je ne parle pas de celles des damnés, qui hurlent ou gémissent suivant la nature de leurs bourreaux, mais de celles des lieux eux-même. Rageurs, suppliants, persifleurs. Les terres parlent en vent. Le vent est l’âme des terres que nous traversons.

 

- Tu n’es pas éloigné de la vérité, ricane mon guide après un temps. Notre chaos est organisé. Le chaos aime l’ordre. Tu ne le savais pas ?

 

J’en reste interloqué. Non pas par le fait qu’il vient encore de lire dans mon esprit (je m’y suis plus ou moins habitué en fin de compte.) Que veut-il dire par ces propos surprenants ? Le chaos n’aime pourtant pas l’Ordre. C’est son ennemi. Le pire. Le seul.

 

- Que nenni ! Comment un monde pourrait-il vivre sans lois ? Comment se retrouver dans un univers sans organisation ? Le chaos classe, le chaos ordonne. C’est certes grossier, mais cela fonctionne. A l’intérieur de ces cercles, les tortionnaires sont libres de prendre les formes qu’ils souhaitent, de faire ce qu’ils veulent. Mais eux aussi sont condamnés. Ils ne sont que des âmes damnées placées au sommet de la sinistre hiérarchie. Ils ont gravi les échelons de cette monstrueuse comédie. Ils n’ont pas le droit de sortir, d’aller voir ailleurs. Leur sentence a été prononcée, le lieu de leurs souffrances a été établi. Que feraient les héros dans le repaire des incubes ? Ils se sont brûlés les ailes à vouloir briller, mais ils ne sont pas les charognards insignifiants que nous avons pu déjà croiser.

 

Je ne réponds rien. Qu’y aurait-il à répondre d’ailleurs ? Ce monde sinistre est plus ordonné que le Paradis que l’on nous présente. Une rigueur mécanique, voilà ce qui caractérise le chaos. Au fond, c’est peut-être encore plus inhumain. Pas de place à la fantaisie. La torture suprême résiderait-elle dans l’absence de rédemption ou d’évolution ? Chacun à sa place, pas de promotion.

 

C’est l’esprit et le cœur empli de ces sombres pensées que nous pénétrons dans un nouveau cercle. Le décor reste le même : ravins, abîmes et pics démesurés, plaines étendues à perte de vue, poussière et rocailles ensanglantées. Le souffle est en revanche différent. La colère des tourbillons s’est clamée. Les sinistres appels au meurtre, les cris de vengeance et d’effroi se sont tus. A la place, un voile terne et résigné. Le vent ici est changeant. Une douce chaleur précède fugacement un froid abyssal qui se déverse comme un torrent sur mon cœur et mon âme. Les éclats de glace percent le cœur réchauffé peu de temps auparavant. J’ai l’impression de voir des promesses oubliées, des morceaux de rêves brisés. La souffrance, la peine et la mélancolie.

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 07/06/2008

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