- Alors ?
- Quoi alors ?
- Ben, comment c’est dehors ?
- Comment veux-tu que ce soit ? C’est l’enfer ! Je ne vais pas te faire un dessin. T’as la vidéo pour ça !
- C’était simplement pour bavarder. Tu dois t’ennuyer ferme là où t’es.
La voix masculine qui crépitait dans les écouteurs avait pris une intonation mélancolique. Anne soupira. Bien sûr, sa situation n’était pas très gaie et cela lui tapait sur le système, mais elle ne devait pas la passer sur ses compagnons.
- Excuse-moi Sébastien. Tu sais bien que ces sorties me tapent sur les nerfs.
- Pas de problème. Si t’as envie de parler, je suis toujours là !
- T’es gentil.
Elle aimait bien l’opérateur qui partageait toutes ses sorties par l’intermédiaire des communicateurs. Les missions passant, elle s’était liée d’amitié avec lui. Heureusement d’ailleurs, parce que cette affectation n’avait pas été à la hauteur de ses espérances. Elle s’était retrouvée sur cet astéroïde, loin de la Terre, à faire de l’entretien plus que de la recherche.
Le travail était harassant. Elle devait souder une protection d’acier à l’unique antenne satellite de la station qui soit en fonction. Toutes les autres étaient tombées en panne ou avaient été détruites à la suite des nombreuses pluies d’astéroïdes, toujours plus fréquentes. Ce monde était un véritable enfer, et en portait le nom. La station était bâtie sur une petite planète, Achéron VII aux confins d’un système planétaire, le système Achéron, nouvellement repéré. Une boule de pierre et de lave aux conditions extrêmes. Sans atmosphère et surtout proche d’un trou noir. C’était la raison pour laquelle on y avait dépêché une expédition scientifique. Le but avoué était d’analyser ce qui restait encore un mystère de l’univers. Bien sûr, la proximité de ce phénomène rendait les conditions de vie épouvantables sur le rocher perdu dans sa banlieue. La gravité était souvent altérée, attirant le plus souvent les petits astéroïdes de l’anneau vers la surface.
- Et alors ? Tu en profites pour bronzer ? On annonce une nouvelle pluie. Tu devrais te presser.
A nouveau la voix de Sébastien. Derrière la plaisanterie, Anne perçut l’inquiétude. L’homme était au poste de commande et de sécurité. Il était chargé de vérifier les conditions atmosphériques et les fluctuations dans la gravité. A son ton, elle sut qu’une perturbation d’importance se préparait.
- Ca commence à bouger là-haut. Termine ce que tu dois faire et rentre vite.
- Sans problème ? Tu viens me rejoindre pour m’aider ? lança-t-elle acerbe.
- Fais au mieux.
La conversation cessa. Anne se rendit compte qu’elle était énervée. L’urgence de la situation… Elle s’en moquait. Elle ne souhaitait qu’une chose : pluie d’astéroïdes ou pas, elle voulait rentrer. Les recommandations de son collègue ne lui avaient d’autre effet que la stresser davantage…et la retarder dans son œuvre.
***
- Alors ?
- Quoi alors ?
- Votre travail ?
- Henri…, soupira Anne.
Le scientifique le plus âgé de la base, le chef de projet, avait accueilli Anne à son retour. Comme à son habitude, il s’était avancé en silence, comme un spectre. Il avait pris l’habitude d’errer dans la base. Il était toujours derrière eux, à vérifier leur travail, si ce qu’il avait demandé était accompli comme il le souhaitait.
- Alors ? poursuivit le scientifique de sa voix inquisitrice.
- C’est fait, explosa Anne. Les bouts de métal sont assemblés !
- Parfait, commenta sobrement l’homme avant de quitter le vestiaire.
- Sinon, je vais bien, merci.
L’homme ne se retourna pas. Il se contenta de maugréer un « tant mieux » dénué de chaleur tout en poursuivant son chemin. Anne le détestait cordialement. Elle n’appréciait pas le fait d’être constamment surveillée. Elle voulait certes des contacts humains, mais, à bien des égards, Henri était une machine plus qu’un homme. Il était répulsif. Un glaçon était plus torride à côté de ce vieillard.
Elle était en train de terminer de se changer, quand toutes les alarmes retentirent. Elle rejoignit Sébastien dans la salle de commande.
- La pluie d’astéroïdes a commencé.
- Espérons que le bricolage tienne.
- Il tiendra…s’il a été correctement réalisé.
La voix d’Henri les surprit tous les deux. Aucun n’apprécia le ton persifleur, mais personne n’osa relever et s’énerver. Tous les regards étaient rivés sur l’antenne et le rafistolage de métal censé servir de bouclier. Les astres ricochaient sur la construction sans occasionner de dégâts…jusqu’à ce qu’un planétoïde plus gros que les autres n’emporte le bouclier, déjà soumis à rude épreuve. Il ne fallut pas plus de deux minutes avant que la protection ne soit emportée, déchiquetée et ravagée. Puis ce fut au tour de la petite parabole de subir le même sort sous les yeux médusés des occupants de l’astre mort.
- Travail bâclé… souffla Henri comme s’il annonçait une évidence.
- Les soudures étaient parfaites, explosa Anne. Je sais faire mon métier. Si vous n’êtes pas content, il fallait le faire vous-même !
La jeune femme s’était levée. Elle serrait tant ses mains que les jointures en étaient devenues blanches. Elle serrait les dents et fusillait le chef de la station de son regard noir. De son côté, Henri était abasourdi. Il n’avait jamais imaginé que quelqu’un puisse remettre en cause son autorité, à commencer par ses réflexions et remontrances. Lui aussi fermait les poings. Tout son visage était crispé. Son menton s’avançait dans une moue de colère inimaginable.
- Au lieu de vous disputer, il faut réparer. Nous sommes, je vous le rappelle, coupés de la Terre, intervient Sébastien en s’interposant entre ses deux uniques collègues de manière à éviter que la situation ne dégénère.
- Il faut réparer, bien sûr, mais je ne suis pas certaine de vouloir sortir. Le patron pense que je suis nulle à ce jeu-là ! persifla Anne, toujours prête à exploser.
- J’irais avec Sébastien, puisqu’on ne peut vous faire confiance… laissa tomber le scientifique en chef d’une voix blanche et aussi aiguisée que des couteaux.. Je vais aller préparer le matériel.
Il se retourna et quitta la salle de sa démarche de vautour, tout en bougonnant. Les deux jeunes gens purent saisir quelques remarques misogynes au vol. Il était évident qu’Henri était énervé.
- … Au fait mademoiselle… vous n’êtes plus des nôtres. Votre incompétence est évidente.
Anne accusa le choc. Ses poings se serrèrent davantage, tandis qu’Henri se remis en marche. Elle ne se laissa aller sur les épaules de son collègue qu’après le départ du scientifique. Elle ne voulait pas lui faire plaisir en s’effondrant devant lui. Toute sa vie avait été bâtie sur la recherche scientifique. Henri venait de lui couper tout avenir en quelques mots.
- Ne t’en fais pas, je vais essayer de rattraper le coup. Pour le moment, n’oublie pas que nous n’avons plus de radio…ni même de fax. Ton licenciement n’est pas encore parti. Nous n’avons conservé que l’antenne basse fréquence, pour nos sorties. C’est déjà ça.
- Mais dès que vous aurez réparé l’antenne, c’en sera fini de ma carrière…
- Attends un peu… je vais lui parler.
Anne esquissa un pauvre sourire. Sébastien sécha ses larmes d’un revers de l’index et lui caressa le visage, tout en lui répétant que tout allait rentrer dans l’ordre. La voix nasillarde d’Henri retentit dans la station. Il pressait Sébastien de se préparer.
- Toujours aussi aimable.
- Allez, le vieux a besoin de toi… et moi aussi.
Anne desserra son étreinte et déposa un baiser sur les joues de l’opérateur de la salle de commande. Celui-ci rougit jusqu’aux oreilles, puis rejoignit son supérieur qui l’attendait de pied ferme.
***
Le travail était de plus en plus pénible. Ils étouffaient dans leur combinaison. Les étincelles des fers à souder crépitaient. Sébastien se pliait aux ordres du scientifique, qui guidait la manœuvre, positionnait les câbles d’alimentation. Ce dernier jurait souvent contre son aide.
Il profita d’une pause pour aborder le sujet du licenciement d’Anne.
- Inutile de revenir là-dessus. J’ai pris ma décision. Anne n’a pas la trempe d’une exploratrice.
- Mais elle a des compétences qui pourraient nous être utiles, attaqua Sébastien.
- C’est exact. Mais je sais que nous serons capables de faire la cuisine, repasser notre linge sans elle !
Sébastien chercha dans le ton employé par le scientifique des traces d’ironie, de plaisanterie. A son grand étonnement, celui-ci était tout à fait sérieux. Il se lança soudain dans une diatribe contre les femmes et leur liberté. Il bénissait le temps, heureux pour lui, où les femmes restaient au logis. L’opérateur radio n’en revenait pas. Il ne pouvait pas croire ce qu’il entendait, surtout de la part d’un homme censé être plus ouvert que les autres.
Le jeune homme s’énerva. On ne pouvait licencier quelqu’un de cette manière, pour des raisons aussi futiles. Mais le scientifique ne voulait rien entendre. Sébastien comprit que rien ne pouvait le faire changer d’avis. Réagissant sur le coup, il s’approcha de l’homme qui mettait l’avenir de sa collègue en jeu. Celui-ci était occupé à souder une nouvelle protection à l’engin, et ne vit rien venir. L’opérateur, les yeux fous, arracha la conduite d’air qui partait des scaphandres. Henri se retourna. Il se débattit. Il ne comprenait pas ce qui se passait. L’air lui manquait. Sa face livide rougit. Le système de régulation e la température, relié à l’approvisionnement en air, ne fonctionnait plus. A mesure qu’il manquait d’oxygène, il cuisait. Puis il explosa.
Sébastien s’acharna sur son cadavre, quand la radio retentit. Les basses fréquences fonctionnaient encore.
- Où en êtes-vous ?
- La situation s’arrange, lança Sébastien, en reprenant le contrôle de lui-même. Il n’y a pas de problèmes.
- Et pour moi…
- C’est arrangé…si on veut…
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Je t’en reparlerai en rentrant.
La communication se termina. Sébastien quitta le chantier, sans un regard pour le cadavre. Il ne savait pas comment annoncer la nouvelle à sa collègue.
***
- Tu as fait...quoi ? s'étrangla la jeune femme, incrédule.
- Ben oui, c’est pour toi que je l’ai fait.
Sébastien avait choisi de tout avouer. La conscience, ça se lave difficilement. Il avait raconté ce qui s’était passé et comment il avait réagi. Mais en voyant le visage effondré et horrifié d’Anne, il ne se doutait bien d’avoir raté quelque chose.
- T’es jamais contente. J’ai réglé ton problème : les morts ne parlent pas. Il n’aura pas l’occasion d’annoncer ton licenciement à la radio.
- C’est bien là le problème, lança-t-elle d’un ton détaché, où perçait sa colère froide qu’elle contenait avec peine.
Sébastien se frappa le front de sa main, tout en étouffant un juron. Quel idiot il faisait !
- La radio n’est pas réparée, geignit la jeune femme. Nous sommes donc coincés ici. A vrai dire, je ne sais pas si ce n’est pas pire que d’être virée.
- On va la réparer tous les deux. Ce n’est pas bien compliqué.
Une explosion retentit. Des bruits de métal froissés cognant contre la station se répercutèrent à l’envie dans le silence de mort qui avait succédé à la déflagration.
- On peut considérer le problème de la radio comme appartenant définitivement au passé, laissa froidement tomber Anne, dont la voix charriait tous les icebergs de l’Antarctique. On fait comment maintenant ?
Sébastien baissa les yeux devant le regard chargé de rancœur et de reproches d’Anne. Il les avait condamnés à vivre éternellement sur ce caillou. L’air conditionné était recyclé et fonctionnait sans pertes, tandis que le synthétiseur de nourriture et le recycleur d’eau étaient en parfait état de marche. La station pouvait faire vivre en autarcie quatre ou cinq personnes. Ils n’étaient que deux.
***
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