L’homme en robe brune, capuche rabattue sur la tête, ouvrait ses sens à l’environnement. La pluie qui tombait drue exhalait les senteurs de la forêt. Le pin et l’humus se mêlaient dans un tourbillon acide, très odorant. Le vent frais soufflant dans les sous-bois, poussait les odeurs, jouait avec les fougères, cueillait leurs fragrances afin de se livrer à une douce et complexe alchimie dont lui seul avait percé le secret. Le doux bruissement dans les frondaisons répondait aux gazouillis de l’eau ruisselant dans les ruisseaux et dévalant les rochers couverts de mousse tendre et abondante.
Il se baissa pour plonger ses mains dans un cours d’eau qui dévalait un lit encombré de galets polis. Le froid mordit ses mains. Les nerfs protestèrent, comme s’ils avaient été piqués chacun par des épines plantées dans les paumes. La douleur assaillit ses sens. Pourtant, il souriait.
Sachez que l’endroit vers lequel notre ordre vous envoie est un monde sauvage et triste. Vous aurez besoin de l’aide de Dieu pour vous y installer et y survivre. On dit que le froid y est plus rigoureux que la Mort elle-même. C’est pour cela que je vous demande solennellement, Frère Niseya, si vous acceptez la mission qu’Il vous a confiée.
L’homme en robe brune se souvint avoir accepté sans l’ombre d’une hésitation. La Foi pouvait lui réchauffer le cœur. Qu’importaient alors les moments de douleurs ! Qu’importaient les hurlements de ses sens ! Il les transcendait grâce à l’aide de Dieu. C’est pourquoi il souriait. La souffrance était vive, vivifiante même. Il se rapprochait de l’extase. Son esprit, entraîné à ne pas subir les lourdes plaintes du corps, pouvait rester sourd à ses suppliques et enfin agir sans contraintes, libéré des chaînes de la chair. Ainsi pensait son ordre. Ainsi pensait-il.
Il retira les mains de l’eau, s’aspergea le visage et reprit sa marche. Les bois s’éclaircirent peu à peu, dévoilant un paysage de plaines et de collines dont Dieu semblait avoir détourné le regard. Frère Niseya se trouvait au sommet de l’une d’elles. La pluie n’avait jamais cessé de frapper le sol de ses multiples coups. La terre était gorgée d’eau, comme l’attestaient les nombreuses mares dentelées d’herbe verte qui parsemaient la plaine aux pieds des monticules de terre. Des fondrières et des marécages se déployaient à perte de vue, délimités par les mamelons se dressant péniblement au-dessus de la prairie liquide.
- Le travail sera important. Là-bas, la terre est celle des origines. Pure, mais à purifier. Vierge, mais à assainir. Immaculée, mais à épurer. Tout reste à faire.
- L’œuvre de Dieu n’est-elle pas Achevée ?
- Nous nous devons de modeler le monde qu’Il nous a laissé en héritage pour rendre honneur à Sa création. Vous œuvrez pour Lui. Ne l’oubliez pas.
La tâche s’était en effet montrée pénible. Quel que soit l’endroit où se portait le regard il n’y avait que des terres incultes, souillées par l’eau que dégorgeait le sol argileux. Chaque averse ennoyait la plaine, chaque ondée suffisait à détremper le moindre épi de blé isolé. De loin en loin, des hommes s’activaient autour de canaux de drainage ou de pompes. Leurs silhouettes chenues et courbées dévoilaient la difficulté de leur tâche. Tous étaient des colons entraînés par frère Niseya pour accomplir Son œuvre.
Le moine s’avança sur un chemin de terre détrempé, transformé en tas de boue se collant sous les chausses, souillant la base de la bure. Il pensait en-lui même qu’il conviendrait de le paver au plus tôt, s’il voulait assurer un sentier praticable même par temps de pluie. Les premières maisons dressaient péniblement leurs carasses moisies sur le chemin. Des constructions anarchiques, établies de part et d’autre de la route sans souci de planification. Au sommet de celle-ci se trouvait l’église, seul bâtiment de pierre de la bourgade, et seul édifice à pieds secs car construit au sommet d’une colline.
Evangélisez cette région, transmettez votre foi aux païens qui l’entourent. Ne craignez pas ces hordes car Dieu est avec vous.
Le lieu saint avait été le premier bâtiment à être achevé. Pour impressionner les barbares et attirer le regard de la divinité, il fallait commencer par là. Le reste était laissé à l’initiative des colons qui avaient tôt fait de transformer leurs huttes d’ouvriers en cabanes de bois sans conforts, mais plus étendues et plus solides. Les tribus nomades qui parcouraient la plaine avaient été rapidement converties à la Vraie Foi. Mais le travail n’était pas encore achevé. D’autres groupes traversaient la région. Mais pour l’instant, l’heure était aux travaux de terrassements.
- Mon père. Le regard de Dieu ne s’est-il pas détourné de nous ?
- Qu’est-ce qui te permet de penser cela, mon fils ? rétorqua le prélat d’une voix calme et mesurée.
- Cela fait deux semaines que la pluie ne cesse de s’abattre sur nous. Nos champs sont immergés, malgré nos efforts. Les digues se brisent, la boue envahit nos canaux, les récoltes pourrissent sur place.
- Cet endroit ne veut pas de nous. Il est maudit, renchérit un autre colon.
- Jamais je n’ai vu un pareil printemps, aussi humide ! s’exclama un troisième, attiré par la conversation.
- Gardez-vous de paroles sacrilèges, lança fermement Niseya pour éprouver son auditoire et en chasser les pensées impies. Dieu n’oublie jamais ses fidèles. Il met leur foi à l’épreuve. C’est ce qui explique ces intempéries continuelles. Rappelez-vous que si la Foi transporte les montagnes, elle peut également arriver à aplanir les difficultés et à assainir les champs.
Le responsable spirituel de la petite communauté s’éloigna des trois hommes qui l’avaient interpellé après avoir prononcé quelques paroles de réconfort. Il franchit le portail de l’église. Il fallait parler à Dieu, pour attirer un peu de Sa clémence.
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[suite]