- Elle est comme ça depuis longtemps ?
La voix du docteur Evan trahissait sa stupéfaction devant le cas que lui présentait un de ses confrères, le professeur Hegar, éminent directeur de la clinique psychiatrique des Arcins.
- Oui mon cher. J’ai étudié un nombre incroyable de cas psychiatrique et jamais je ne me suis retrouvé face à celui-ci. Il dépasse de loin tout ce à quoi j’ai pu assister durant ma carrière.
Le docteur colla de nouveau son visage au judas. Le contact du métal froid du cercle dans lequel était enchâssée la loupe lui arracha un frisson. La curiosité était la plus forte. Il voulait contempler ce cas clinique qui troublait tant son distingué collègue.
Une femme de petite taille était assise en tailleur le long d’un mur du cabanon. Elle dodelinait de la tête. Son buste se balançait d’avant en arrière, imperturbablement. Le docteur Evan savait que le fait d’être enfermé dans un espace réduit, blanc, capitonné, sans fenêtre pour voir le monde pouvait faire basculer encore plus les esprits des malades que l’on y enfermait pour leur bien. Il avait souvent rencontré des personnes qui s’étaient mises à rire sans raison, à parler à des interlocuteurs imaginaires ou bien d’autres étrangetés. Souvent, les fous devenaient plus violents qu’à leur arrivée. Il pouvait les comprendre. Ne pas être maître de ses mouvements, ne rien entendre, n’avoir aucune compagnie, autre que celle des médecins qui venaient leur effectuer régulièrement des injections, il y avait de quoi faire chavirer un peu plus le peu de raison qui pouvait leur rester.
- Cela fait deux jours qu’elle est dans cette position, informa le professeur Hegar. Elle ne s’est pas nourrie, n’a pas bougée. Elle ne s’est même pas aperçue que nous lui avions placé ses repas à ses pieds.
- En effet, je vois l’assiette qu’elle n’as pas touché confirma le docteur Evan. N’avez-vous rien tenté pour la nourrir ? Si elle continue, elle va se laisser mourir de faim, poursuivit-il, accusateur.
- Je n’en suis pas persuadé. Nos pensionnaires ne sont pas malades. C’est leur raison qui a chaviré, pas le corps. Ils sont tout à fait capables de bouger, se nourrir. Les besoins élémentaires ne dépendant pas du cerveau, les instincts vont reprendre le dessus.
- Je ne comprends pas.
- Avant d’être directeur de cet hôpital psychiatrique, j’étais au service des urgences du CHU voisin. J’ai vu bon nombre de tentatives de suicides ratées. Quand quelqu’un se pend, il ne peut s’empêcher de s’agiter pour se dépendre. C’est un réflexe. Le corps ne veut pas mourir.
- Je vois de quoi vous voulez parler.
Le docteur poursuit son observation. La jeune femme qui y était enfermée était toujours plongée dans son mouvement perpétuel et silencieux. Elle bougeait les lèvres, mais l’épaisseur du capitonnage empêchait de savoir ce qu’elle disait. De toute façon, la plupart des pensionnaires ne savaient plus s’exprimer correctement. Le professeur précisa même que beaucoup discourraient en silence. Les lèvres bougeaient mais aucun son ne s’échappait. Cela arrivait fréquemment.
- Je souhaiterais la voir.
- Je vous le déconseille. Vous ne la connaissez pas. C’est une véritable furie. Elle a déjà attaqué deux infirmiers. Voilà pourquoi nous l’isolons dans le quartier de haute sécurité.
- Attaqué ? Que voulez-vous dire ?
- Elle a mordu la main d’un de nos hommes et a arraché la lèvre d’un autre, dans des conditions que nous n’avons toujours pas éclaircies. J’ai peut-être une idée de ce qui s’est passé, mais je ne voudrais pas lancer d’accusations sans avoir de certitudes.
Le docteur Evan demanda des précisions sur la jeune femme. Son passé l’intéressait. Ce qui lui avait valu cette condamnation également. Il devait savoir pourquoi elle se trouvait dans ces lieux pour comprendre certaines de ses mimiques.
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