Barbakh, questeur d’Achéron
L’humain qui le poursuivait à travers la plaine jonchée de rochers et semée de murets peinait à le rattraper. Finalement, ce tourbillon qui remplaçait ses jambes avait du bon. Certes, s’y habituer avait été long et douloureux, mais le jeu en valait la chandelle. Non seulement il était devenu plus rapide, mais il ignorait ensuite tous les petits désagréments qui l’avaient tant gêné quand ses jambes faisaient encore partie de ce monde. Cela offrait de nombreux avantages. Au fond, il se disait que ses frères étaient fous de ne pas s’allier aux disciples du Bélier. On pouvait charger plus vite dans les terrains encombrés et surtout, fuir beaucoup plus rapidement. Un avantage certain pour tous les gobelins habitués à se faire massacrer une fois qu’ils tournaient le dos à l’ennemi.
Enfin, leurs affaires ne le concernaient plus depuis qu’il avait été chassé de son clan, le clan-X. Les mutants avaient, certes, une plus grande ouverture d’esprit que les autres gobelins, vu qu’ils étaient plus ou moins exclus de la société de No Dan Kar. Mais il leur avait véritablement tapé sur les nerfs.
Quel piètre chanteur il était. Piètre était d’ailleurs un doux euphémisme. Jamais on n’avait vu telle catastrophe ambulante. Les gobelins ne savent pas très bien chanter, mais là, il repoussait toutes les limites. Hors catégorie qu’il était. Dans toutes les civilisations d’Aarklash, on dit que mal chanter attire la pluie. On dit ça sans y croire, pour plaisanter. Le problème, c’est que lui, Barbakh, il avait réussi ce prodige. De mémoire de gobelin, et de nain d’ailleurs car sa renommée avait dépassé les frontières, jamais il n’avait plus autant que le jour où il avait chanté en l’honneur de sa belle. Un orage à faire frémir les plus courageux des Barhans, c’est dire.
On avait bien tenté de remédier à ce problème en essayant diverses mutations. Mais bien vite, les cervelles torturées des psycho mutants avaient épuisé leurs ressources sans parvenir au résultat escompté. Pire, ils avaient aggravé le défaut, comme de coutume. Comprenant que s’ils poursuivaient, ils risquaient de créer un monstre et à bout d’expédients, ils avaient déclaré forfait. Ils l’avaient alors chassé sans ménagement. Au sens littéral : être roué de coups par un mutant à six pattes, ça marque un gobelin dans tous les sens du terme: il n'avait pu s'asseoir que deux jours plus tard!
Il avait longtemps erré sur les routes, allant de bourg en bourg, cherchant à gagner sa pitance en poussant la chansonnette dans les auberges les plus miteuses des endroits où il s’arrêtait. Mais, chose curieuse, il recevait plus de coups et de jurons que de nourriture. La plupart du temps il avait dû la voler. Puis son chemin croisa un être qu’il n’aurait jamais suivi dans d’autres circonstances. Mais quand on est rejeté de toute part, c’est bien de pouvoir parler à quelqu’un, même si celui-ci a la peau sur les os, voire pas de peau du tout, et les jambes enfermées dans un tourbillon gémissant.
Eh oui, il avait rencontré un questeur d’Achéron. Ce sont des êtres étranges et inquiétants. Ni totalement dans le monde des vivants, ni totalement dans celui des morts. Le tourbillon de vapeur et d’âmes qui remplace le bas de leur corps en est le témoin. Ces êtres ne sont jamais seuls. Ils aiment former des chœurs morbides. Ce sont les trouvères des Limbes, chantant pour les sombres seigneurs des Abysses, parfois cloîtrés dans les cathédrales noires où leurs cantiques alimentent la magie noire. Pourtant, celui-ci était isolé. Pas d’autre questeur en vue, ce qui était très rare. Que s’était-il passé ? Etait-ce le seul survivant d’une bataille ? Son chœur avait-il disparu ? Peut-être était-il un paria, quelqu’un que l’on rejetait, comme Barbakh.
Ce dernier avait rencontré le questeur alors qu’il veniat de fuir une nouvelle taverne, emportant quelques navets et un peu d’or, comme à son accoutumée. D’abord effrayé (qui ne l’aurait été devant ces créatures dont on reconnaît bien volontiers que les chants peuvent rendre fou), le gobelin avait peu à peu perdu de sa réserve en remarquant qu’il était resté en vie. Le questeur ne lui voulait peut-être pas de mal.
Celui-ci était allé droit au but. La voix de crécelle du gobelin, pire que le chant des engoulevents, les sinistres oiseaux qui accompagnaient les nécromanciens et ravissaient l’âme des défunts, était un don qu’il convenait d’utiliser au service de ses maîtres de l’ordre du Bélier. Barbakh se souvint avoir ouvert grand ses yeux. Un don ? Pour les agriculteurs, cela pouvait se comprendre, mais il considérait ceci plus comme une malédiction. Pourtant, pour une fosi dans sa courte vie, quelqu’un avait fait attention à lui et ne l’avait pas maltraité. Qu’avait-il à perdre ? Il suivit donc le questeur jusqu’en Achéron, écoutant ses enseignements. La magie Circaeus, celle des bardes de la Lumière comme des chœurs des Ténèbres, n’eut bientôt plus de secret pour lui. Les maîtres de l’ordre des questeurs l’accueillirent d’abord avec scepticisme. Personne ne voulait d’un gobelin dont la lâcheté légendaire suffisait à leur faire perdre des batailles qu’ils auraient pu gagner s’ils n’avaient pas tourné le dos à l’ennemi. Mais à force de travail et d’abnégation, et fort du soutien de ce questeur reconnu pour ses talents, il avait réussi à se faire accepter parmi les membres de l’ordre.
Ils n’avaient pas été déçus. Un autre trait naturel des gobelins se révéla être un avantage certain. Il s’agissait de leur mesquinerie. Alliée à un complexe de persécution ancré profondément dans leur esprit, elle les poussait à dépasser les limites de la cruauté, de la fourberie. Barbakh usait avec délectation de son pouvoir sur les pauvres esclaves de la cathédrale noire dans laquelle il était formé. Plusieurs avaient perdu la raison pour avoir osé regarder le gobelin. Dès que l’on donne un peu de pouvoir aux gobelins, ceux-ci en abusent. Barbakh n’était pas le dernier à agir de la sorte. Il accompagna quelques fois son maître lors de missions à l’extérieur de la baronnie et donna tant de satisfaction que son noviciat toucha très vite à sa fin. On lui proposa en effet d’intégrer le Chœur, c'est-à-dire de devenir un véritable questeur, après seulement un mois de formation.
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