- Je crois mon cher que d’après la conjoncture, nous pouvons dire que la vente de métaanglotamine fera un véritable carton, déclara Jack Anthon sur un ton enjoué.
L’homme était assis dans un confortable fauteuil de cuir noir. Il fit rouler le ballon de whisky qu’il tenait dans sa main gauche et en but une gorgée qu’il apprécia en connaisseur. Il suivit de son regard sa boisson tourner dans le verre. Ses yeux étrécis suivaient chaque goutte du breuvage, chaque particule. Puis il consentit à poser son verre à côté du journal du jour, déplié sur une petite table basse.
- Vous avez raison mon cher. Nous allons faire un tabac. Je prédis que le potentiel de consommateur va exploser d’ici quelques semaines. Le monde n’aura jamais été aussi prêt qu’aujourd’hui. Si l’on analyse les courbes qui présentent l’évolution du taux de dépressifs et de personnes stressées dans notre quartier et que l’on extrapole à l’ensemble de la région, voire du pays, nous pouvons tabler sur une pulvérisation de nos objectifs dans les deux premières semaines qui suivront la mise sur le marché de notre produit. Dès lors, le monde nous ouvrira ses portes et les trompettes de la fortune retentiront dans notre ciel sans nuage. En résumé, la richesse est à notre porte !
Son interlocuteur, un homme bedonnant et de petite stature semblait manier les métaphores aussi bien qu’un présentateur de journal télévisé en mal d’inspiration. Il était avachi dans un second fauteuil, en velours rouge bordeaux. Il lissa sa petite moustache avant de porter un cigare à ses lèvres. Il aspira avec délectation et resta ainsi quelques secondes puis daigna laisser un rond de fumée s’élever vers le plafond lambrissé.
- Si vous voulez mon avis, nous avons suffisamment étudié le marché pour nous tromper, poursuivit le petit homme. Je ne pense pas que nous allons rencontrer un nouvel échec.
- Certainement Anthony, renchérit le premier. Nous étions inexpérimentés. Vendre notre produit dans les conditions que vous savez a été notre plus grosse erreur, celle qui nous a valu de nous retrouver en ces lieux.
Il ponctua sa remarque d’un geste circulaire, embrassant la pièce dans son ensemble. Ou plutôt le taudis. Les deux hommes occupaient une pièce minable dans un immeuble vétuste. Les murs étaient à moitiés pourris. Une gangrène noire courraient le long des plaintes et partait à l’assaut du plafond. Des langues de moisissures léchaient même une partie des poutres du plafond.
Le plafonnier, dernier vestige de l’opulence des lieux, échappait encore au pourrissement général et tenait par on ne sait quel miracle, ce qui n’était pas le cas des murs, dont le papier peint hors d’âge se décollait en maints endroits. Les motifs usés et vieillots disparaissaient sous des tâches d’eau. Des cadres se décomposaient, pendus à des clous qui rouillaient sur place. Une cheminée achevait de s’effondrer dans un recoin. Une épiasse couche de cendres masquait l’âtre qui avait jadis été magnifique, comme en témoignaient les rares bas reliefs encore intacts. Des traces de brûlé entouraient le conduit.
Le sol n’échappait pas non plus au délabrement ambiant. Le carrelage de losanges rouges et blancs n’avait plus son éclat d’antan. La poussière s’accumulait entre les joints, tandis que certains carreaux étaient ébréchés, ou manquaient, révélant la chape de béton froide et dure.
L’aspect austère des lieux était renforcée par l’absence de meubles. Seuls deux fauteuils dépareillés et une table basse de style empire trônaient au milieu de la pièce. Ce maigre mobilier avait réussi à échapper aux griffes des huissiers. Sa bonne facture témoignait, malgré les multiples accrocs, d’un passé qui avait été faste. Mais un passé révolu, érigé comme un témoin douloureux dans un présent misérable.
- Il nous fallait fuir les huissiers et nos créanciers, Jack. Mais à quelque chose malheur est bon. C’est ici que nous avons pu tester notre produit et nous apercevoir que la demande est soutenue.
- C’est sûr. La zone est sinistrée. Même les huissiers ne s’y aventurent plus. Ils savent très bien que la misère est telle qu’ils ne pourront rien arracher de leurs mains crochues. Et vous savez qu’ils excellent pour retirer le jus d’un citron pour ne laisser que l’écorce du fruit, poursuivit Jack Anthon en esquissant un geste de rapt de ses maigres mains.
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