Capitaine Heller

L’homme s’habillait devant un imposant miroir finement ouvragé. Il enfila son veston et ajusta son col. Puis il épingla ses décorations. Une longue bande de médailles, toutes plus prestigieuses les unes que les autres. Croix de guerre, médaille de bravoure, … Il en avait tellement. Les cordons aux couleurs de la Germanie ajoutaient de la diversité à son complet brun piqué de boutons cuivrés. Il accrocha enfin sa croix de capitaine, sur laquelle les autorités avaient gravé son nom, S. Heller, en lettres noires.

 

 Il passa sa main dans les cheveux pour les aligner, puis observa son aspect. Il rajusta une dernière fois son veston, aligna ses croix et ses boutons puis esquissa un sourire satisfait. Il était fin prêt pour le grand jour qui l’attendait.

 

 Il enfila ses gants de cuir et fouilla sur son étagère. Il déplia une lettre émanant du haut commandement. On lui annonçait qu’il allait être décorée de la Croix des Braves de la Légion de Fer. Cela constituait l’honneur suprême. Cette décoration, bien des braves aspiraient à la toucher, mais rares étaient les élus. Il fallait faire preuve d’un courage exemplaire au cours d’un combat. D’ailleurs, l’Ordre de la Légion de Fer n’avait-il pas pour devise : « Imperturbables face à l’Ouragan » ? Le jour où il avait été promu à cette distinction Stefan Heller avait exulté. Cela faisait des années qu’il tentait de décrocher cette merveilleuse croix.

 

 Quelques minutes plus tard, il était assis sur la confortable banquette arrière de sa voiture. Son chauffeur, une enseigne récemment affectée à son service, le conduisait vers le palais présidentiel où le président en personne lui épinglerait la croix de fer ornée d’un aigle inversé.

 

 - Qu’est-ce qui vous vaut cet honneur ? demanda l’enseigne sur un ton révérencieux.

- C’était lors de la campagne de Slavie orientale. Nous devions aider les autorités de Moscova à éradiquer la menace que faisaient peser les Orientaux sur la péninsule mandchoue.

- Je me souviens de cette campagne. Je crois que l’expédition a tourné au désastre. Je n’en connais plus les raisons. Toujours fut-il que nos alliés perdirent la Mandchourie.

 

Le visage du capitaine s’était fermé à la mention de l’échec relatif de cette mission. Il se rappelait que les Slaviens avaient lâchement abandonné leurs positions dès la venue des chars d’assauts orientaux. Les Germains s’étaient retrouvés seuls face à leurs ennemis, à tenter de défendre vainement la gare de Vladivostok. Le massacre avait été à la hauteur du désastre stratégique. Cependant, le capitaine avait refusé de battre en retraite. Il ne fallait pas laisser passer l’ennemi. Tels étaient les ordres de l’Amirauté qui avait organisé la mission. Tenir bon jusqu’à l’arrivée des renforts. La gare était un élément stratégique de haute valeur. La perdre risquait à cette époque de compromettre les objectifs de conquête de la Germanie et de la Slavie dans la région.

 

 - Les orientaux n’ont jamais pu prendre la gare, laissa-t-il tomber après un silence. Je leur ai survécu. Nous étions une cinquantaine à protéger l’endroit. Seuls deux s’en sont sortis. Moi et un caporal. Nous avions résisté durant deux jours. Les renforts sont arrivés au moment le plus critique. Fort de leur appui aérien, nous avons pu conserver la gare.

 

 Le capitaine fit une pause. Son regard passa du trouble au ferme.

 

 - Pour ce que nous en avons fait, murmura-t-il, désabusé.

 

 Il avait encore en tête la contre offensive des orientaux. Les Germains avaient dû abandonner la position après avoir dynamité la gare et fait sauter les voies de chemin de fer, de manière à ne laisser que des ruines aux asiatiques. Pour lui, cette campagne n’avait été qu’un gâchis phénoménal. Un gâchis d’hommes et de matériel. Mal préparée, mal dirigée, mal soutenue. L’écho de ce désastre avait filtré dans la presse. Aussi, le gouvernement s’était heurté à un nombre incroyable de critiques, toutes plus virulentes les unes que les autres. Pour calmer l’opinion publique, il avait décider d’insister sur le côté héroïque de ses soldats. C’était la raison pour laquelle les autorités militaires avaient décidé d’accorder la distinction au capitaine.

[suite]

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Dernière mise à jour de cette page le 02/04/2008

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