Casser

Huit heures du matin. Une journée normale qui commence. Un peu d’angoisse me tiraille le cœur et me noue le ventre. Une légère sensation de gène…habituelle. C’est toujours ainsi avant de commencer. Qui sait comment va se passer ces quelques premières minutes ? Qui sait comment va se passer cette journée ?

 

L’angoisse est légère. Mes pensées un peu plus lourdes. Je sais qu’une épreuve m’attend aujourd’hui. Je m’y suis préparé. Une épreuve pas vraiment appréciée, mais pas redoutée. Elle fait partie de mon univers. Je suis bien obligé de passer par là. Mais pourquoi me sens-je si angoissé ? Pourquoi mon cœur se serre-t-il davantage ? Je le sens battre dans mon corps, de plus en plus vite, de plus en plus fort. C’est anormal.

 

Les ténèbres commencent à poindre. De sombres nuages obscurcissent le ciel. Ils sont lourds, menaçants, difformes. Ils ne trompent pas : la trombe ne va pas tarder. Pourtant, il faisait si beau ce matin. Et voilà que maintenant la lourdeur d’un couvercle de plomb s’est abattue sur le monde. Est-ce pour cela que mon cœur bat plus fort ? Sent-il le mal arriver ?

 

Dix heures. Le soleil fait partie de l’histoire ancienne. Et mon angoisse de début de journée s’est alourdie. La lumière a laissé place au noir. Les ténèbres règnent maintenant en maître dans mon univers. Quelques plafonniers résistent encore, mais pour combien de temps ? Le couloir dans lequel je me trouve est presque irréel tant l’extérieur est sombre. Les fenêtres donnent sur un espace noir et tourmenté. Tout se mêle, tout se fond, tout s’emmêle et s’enroule dans un tourbillon de noirceur digne de l’apocalypse. Et au milieu, ce couloir lumineux, d’un blanc immaculé, ouvrant de part et d’autre sur un monde que je ne distingue plus. Je ne comprends pas ce qui se passe. L’une des portes s’ouvre au fond avec fracas. C’est alors que les lumières peu à peu déclinent vers moi. L’une après l’autre, les lampes s’éteignent et les ténèbres progressent dans ma direction. Je me suis reculé, instinctivement, vers le néon le plus proche. Il pâlit un peu et grésille mais survit miraculeusement à la vague de noirceur. Autour, tout a disparu. Il ne reste d’un faible halo qui dessine sur le sol un cercle tremblotant. Et moi au milieu, le cœur saisi par l’angoisse et les yeux écarquillés par la peur, je tente de comprendre ce qui arrive.

 

Et le silence qui se fait. Les bruits du dehors ne se font plus entendre. J’aurais préféré écouter le mugissement du vent, le rugissement de la tempête et le craquement des arbres. Avec la chape de plomb s’est abattu un silence de mort, plus terrifiant que le pire hurlement d’effroi et de colère qu’on puisse imaginer. Et puis soudain, des pas. Ils claquent sur le sol plastifié. Ce bruit iconoclaste ne peut signifier qu’une chose : une présence malveillante approche. Une présence que je ne peux encore voir, mais que je peux sentir.

 

A mesure que s’approchent les pas, monte un souffle terrible. Comme une rage contenue. La chose qui s’approche m’en veut. Sa colère est palpable. Puis le monde s’emplit d’un cri terrible et répugnant. Une vague furieuse de colère et de hargne bestiale s’échappe dans un hurlement animal. L’épouvante me jette à terre, mains sur les oreilles. J’entends alors mon cœur qui cogne contre ma cage thoracique. Il veut s’échapper, s’enfuir. Il veut mettre le plus de distance possible avec cette chose cachée qui nourrit une rancœur tenace et une haine monstrueuse. Mais il faut rester. Si je suis ici, c’est pour affronter cette horreur sans visage qui s’avance vers moi. Je sais qu’elle est là pour moi.

 

La furie sort soudain de l’ombre, à quelques pas de moi. Enorme, le visage déformé par la haine. Ses traits sont tirés, les yeux exorbités et injectés de sang. Des lèvres décharnées s’ouvrent sur des crocs affreux. Tout son être n’aspire qu’à me renverser, me lacérer, me déchirer. Je suis si proche que je peux sentir les relents de souffre nauséabonds émaner de son être effroyable. L’odeur est écœurante, tout droit sortie de l’enfer.

 

- Vous êtes la mère de Maxime ? parviens-je à articuler je ne sais comment.

 

M’a-t-elle répondu ? J’ai entendu un sifflement strident, tandis que ses yeux se sont davantage exorbités, comme si elle avait voulu me lancer quelque malédiction. Sa haine m’échappe. Tout ce que j’entends, ce sont des vociférations infâmes, des borborygmes répugnants. Le monde tremble lorsqu’elle ouvre son effroyable gueule. Les fenêtres claquent, les objets vacillent. Est-elle l’incarnation de l’apocalypse pour que les ténèbres se renforcent à chacun de ses mots ? Le monde, comme mon cœur, semble vouloir échapper à sa présence.

 

Onze heures. La confrontation est enfin finie. L’angoisse est retombée, remplacée par le découragement. Etait-elle venue pour dialoguer avec moi ou m’écraser ?  Mépris, haine, hargne, colère et hystérie. La folie paranoïaque incarnée. Une gorgone aux cheveux de vipères, incapable d’écouter. Elle est venue. Elle a craché son venin. Elle est partie, drapée dans son obscur manteau de noirceur. Le monde a tremblé une dernière fois sur son chemin, puis les ténèbres ont disparu, comme avalés sur son passage. Elles l’ont suivie à travers la porte et les lumières se sont rallumées.

 

Le soleil n’est pas revenu tout de suite. Il m’a fallu attendre pour reprendre contact avec la réalité. Mais au fond de moi, je sais que plus rien ne sera comme avant. Je sais que la harpie rôde dans les parages, qu’elle fait planer sur moi son ombre de mauvais augure. Elle n’attend qu’une chose, qu’un faux pas pour assouvir sa haine. Elle n’a que cela à faire. Sa folie mûrit une vengeance incompréhensible. Elle entretient une haine implacable contre ce que je représente. Elle est venue pour me jauger, avant de fondre sur moi le temps venu, lorsque sa hargne n’aura plus de limite. Pour l’instant, elle s’est retirée dans son repaire, un antre maléfique, où elle tisse patiemment sa toile, avec les fils acérés que sa paranoïa monstrueuse met à sa portée.

 

Elle sortira un jour. Les ténèbres ne sont pas prêtes de s’éloigner.

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 21/09/2009

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