Celui qui ne souriait plus

Tristesse, me voici ton chantre. Le chantre d’une personne qui, aujourd’hui ne sait pas sourire. L’a-t-elle jamais su ? Je ne puis le penser. A voir son visage fermé, ses yeux étrécis, on ne peut que ressentir la colère de ce corps esseulé. Un visage de colère exprimée qui peut aussi se creuser. La mélancolie se dessine aussi derrière ces yeux tantôt inquisiteurs, tantôt pleureurs. Les rides marquées sont les vestiges des larmes qui jadis ont coulé le long de ces joues.

 

 Pourquoi n’a-t-il jamais souri ? Peut-être ne l’a-t-il jamais su. Peut-être n’a-t-il jamais eu l’occasion de sourire. Un homme abattu par les malheurs de ce monde. Ses yeux témoignent de l’horreur qu’il porte à ce monde qui a dû l’écarter de la route du bonheur. Une voie sinueuse, vite perdue, difficilement retrouvée. Moi je sais ce qu’il lui est arrivé. Moi je connais tout de sa vie. Je ne suis personne pour juger de lui. Il ne me connaît pas. Pourtant, j’ai toujours été là, à l’observer. Mais il ne m’a jamais vu. Je sais toutes les embûches qu’il a traversées. Perte d’amis très chers, morts, solitude. Rien ne lui aura été épargné. Plus que tout je crois, c’est la solitude qui l’a à jamais écarté de la voie qu’empruntent les humains qui foulent ce monde. Vous ne savez pas ce que c’est que de rester seul à longueur de journée, de semaines et d’années. Personne à qui parler. Nul à qui s’adresser. Est-ce une vie que cela ?

 

Pourtant, l’aube de sa vie avait bien commencé. Il avait tout à profusion. Amis et copains en quantité. Mais il n’a jamais su les garder. La faute leur était partagée. Les déménagements sont à incriminer. Rien de solide ne peut se bâtir. Alors cet homme s’est retrouvé seul, plus vite qu’il ne l’aurait cru. Les correspondances oubliées. Il a connu tout cela. Le peu d’amis qui lui restent, il a peur de les décevoir, de les perdre à leur tour. La paranoïa. Voilà un symptôme de la solitude. La peur de manquer. La peur de l’oubli. La peur de décevoir. Quel effroi que tout ceci ? est-ce une vie que cela ?

 

Peu à peu, il s’est mis à sourire de ses malheurs. Ils étaient tant à arriver. Un sourire qui n’était pas franc. Un sourire gêné, narquois, moqueur. De qui se gausser ? Mais de lui bien sûr. Il en était venu à se considérer comme un aimant à catastrophe, à se penser oublié des divinités, quelles qu’elles étaient. Il a commencé par les maudire, puis à les tourner en dérision. Des ennemis imaginaires, voilà quels furent ses derniers compagnons. Il s’était mis à leur parler à voix haute, à les insulter, à s’en prendre à elle. A raison sans doute, car le bonheur le boudait toujours. Son cœur avait-il battu pour une femme que celle-ci se détournait de lui. Il n’attirait pas le regard. Certes, il était une épaule compatissante, un confident. Mais est-ce que cela pouvait aller plus loin ? Toutes ses rares amies se détournaient de lui quand il essayait d’aborder le sujet. Il en avait fini par se croire insipide et pestiféré ; si bien qu’il s’était peu à peu refermé. Refermé sur lui-même, sur un monde qu’il connaissait, mais qu’il haïssait plus que tout. Il se faisait horreur.

 

 Qu’en sais-je, moi l’étranger à cet homme si seul ? Mais j’étais là. J’ai tout vu, tout entendu. Lui ne m’a jamais vu. Il faut dire qu’il ne voulait plus voir le monde. Celui-ci le blessait à chacune de ses sorties. Pas des blessures physiques. Cela ne lui aurait pas déplu d’ailleurs. Mais des blessures morales. Tout autour de lui, surtout le printemps venu, ce n’étaient que couples qui s’embrassaient, qu’amis qui partageaient les mêmes joies et les mêmes instants de bonheur. Lui était seul dans sa bulle noire, à se morfondre. Il ne la voyait pas, mais moi si. Une sphère sombre l’entourait. Des spirales noires s’échappaient de sa tête et venaient renforcer ce cocon de ténèbres. Croyez bien que je n’affabule pas. Je sais voir ce que tout le monde construit. D’ordinaire, c’est joli, c’est coloré. Mais pas chez lui.

 

Alors il s’est mis à parler seul, comme je vous l’ai dit. Il s’est mis à rire jaune, à se moquer. Peu à peu, cette face cynique a échappé à son contrôle. L’éternel rictus qu’il arborait s’est fait plus sournois, plus menaçant, à tel point que personne ne supportait son humour noir, ses blagues macabres, ses sarcasmes affreux. Il s’est très vite retrouvé encore plus seul et isolé. Alors son sourire s’est effacé. Cet homme n’a jamais plus souri de sa vie jusqu’à aujourd’hui. Qui sait ce que demain apportera. Mais je ne suis pas persuadé qu’il vivra des jours meilleurs. De toute façon, même s’ils arrivaient, il ne saurait plus les reconnaître, ni les accueillir en son sein. Cela fait trop longtemps qu’il a oublié leur saveur, trop longtemps qu’il n’a plus souri. Le saurait-il à nouveau aujourd’hui ? Ses lèvres se rappelleraient-elles la route à suivre pour un sourire franc et net, elles qui se sont longtemps écartées pour dévoiler les dents qu’un être devenu cynique ?

 

 Qu’en sais-je ? Mais je vous l’ai déjà dit : je suis à ses côtés sans qu’il me voie. Je peux entendre ses pensées. Je sais qu’il ne s’aime pas, qu’il se prend en horreur. Je sais que son dégoût pour sa personne s’est mué en un dégoût sur le monde qui l’entoure. Il ne sait plus voir ce qui est beau. Il ne sait plus sourire. Je sais tout, j’entends tout et je lui souffle tout. Vous me nommez Désespoir. Vous m’appelez lorsque vous ne souriez plus. Je suis l’ami invisible sur qui vous vous répandez. Mais je suis aussi celui qui vous parle lorsque vous êtes seuls. N’avez-vous jamais entendu cette petite voix, si ténue chez tous, mais si forte et si puissante chez les désespérés. Je vous parle, vous rassure. Je vous dis tout haut ce que vous pensez tout bas.

 

 Cet homme est mon œuvre. Jamais plus il ne sourira. Et le jour venu, il se suicidera. Grâce à moi. Je suis là pour lui faire trouver le courage de se tuer. Je remplis patiemment le vase jusqu’à ce qu’il déborde. C’est un service qu je leur rends à eux qui ne s’aiment pas.

 

Comment ça ? Je suis cynique ? Et alors ? Qui a dit que le désespoir ne pouvait s’amuser aux dépens de ses proies ?

 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 07/05/2008

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