
C’était un jour radieux. Un jour comme seuls les dieux pouvaient en offrir aux célestes habitants du Monde par-dessus les Nuages. Un nom bien imagé pour un peuple sans imagination. Ils avaient ainsi appelé ce monde parce qu’il se situait…au-dessus des nuages. Rien que de bien terre à terre, ou plutôt de nuage à nuage, comme ils se plaisaient à le raconter aux rares créatures qui venaient les approcher. Ce détournement d’expression les faisait bien rire, mais ils étaient bien les seuls.
En fait, ce petit monde se trouvait perché bien loin au-dessus des Piliers Titanesques, les montagnes du bout du monde ainsi appelées par les êtres de la surface en raison de leur taille impressionnante. Leurs sommets traversaient une couche inextinguible de moutons floconneux et disparaissaient aux yeux des fourmis qu’étaient les habitants des Contrebas.
Les Contrebas, Piliers Titanesque… des mots connotés étrangement pour qui ne vivait pas dans ce monde. Pourtant, ils sont le reflet d’une triste vérité. Les deux univers ne se connaissaient presque pas. Seuls les érudits apportaient de ténébreuses lumières sur le pays de l’autre. Ainsi, ceux qui vivaient dans les sommets étaient des dieux aux habitudes étranges, capables des frasques les plus incompréhensibles comme des jeux d’esprit les plus pitoyables. A l’inverse, les créatures qui peuplaient les vallées et les plaines étaient si petits qu’ils étaient comparés à des fourmis, bien que les érudits qui les avaient gratifiés de ce sobriquet ne sachent pas à quoi ressemblait cet animal fantastique mais misérable.
C’est donc par ce jour radieux, car il ne pleut que rarement au-dessus des nuées, que s’éveilla Anarchor. Un éveil bruyant, après quelques cycles de sommeil réparateur. Il s’étira de tout son long. Ses bras puissants s’arquèrent tandis que ses jambes robustes s’ancraient fermement dans le sol. Il déploya ses ailes mordorées et apparut dans toute sa majesté et finit par bâiller une seconde fois. Pour ceux qui ne connaissent pas, cela consiste en un rugissement tonitruant, accompagné de puissants jets de flammes. L’opération se termine par un claquement de mâchoires assourdissant. Ce réflexe banal eut des répercussions dramatiques à la surface, comme nous le verrons plus tard.
Il se dirigea vers sa vaste terrasse de marbre. Telle un nid d’aigle, elle s’accrochait au pic qui émergeait de la mer de nuage et tenait par on ne sait quel miracle au-dessus du vide, avec grâce et élégance. L’air frais sur son visage et la douce chaleur des premiers rayons de soleil qu’il sentait depuis quelques jours lui réchauffer les écailles lui procurèrent une sensation de volupté intense. Il ne put s’empêcher de ronronner, ou plutôt de grogner de plaisir. Il resta ainsi quelques minutes, histoire de profiter de ces instants d’extase.
Son regard parcourut les environs. D’autres pics émergeaient de loin en loin de la mer moutonneuse. Tous étaient le refuge des siens, des créatures célestes comme lui. Il les connaissait par leurs noms. Il y avait Axama l’Erudite, qui étudiait avec passion les astres et la voûte céleste, Paethor le Sage, toujours plongé dans ses livres, Bragas la Scribe, toujours à rédiger des ouvrages sur les mœurs des fourmis, sans pour autant en avoir rencontré une seule. Et lui, qu’était-il pour les autres ? Il était l’impétueux Anarchor. Et il le prouva incontinent en se jetant du haut de son perchoir, sans avoir pris le temps d’essayer ses ailes engourdies par des jours de torpeur.
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