
Il était une fois un prince qui vivait dans un palais magnifique, entouré de richesses incroyables. Sa fortune était inestimable et lui-même était bien en peine de savoir quel était la valeur de son patrimoine. Il était aimé de son peuple parce qu’il gouvernait avec sagesse, bien que les impôts fussent assez élevés. Toutefois, personne ne lui en tenait rigueur, surtout pas les femmes qui voyaient en lui, non seulement un bon parti, mais également un séducteur des plus agréables, des plus attentionnés et des plus cultivés. Il avait doté sa cité d’une merveilleuse bibliothèque, une des plus splendides de toute la terre, mais aussi l’une des plus riches. Sa collection était impressionnante et nulle cité ne pouvait l’égaler. C’était un prince qui se voulait cultivé, collectionneur et très affairé. Le peuple vivait dans le bonheur complet. Les champs étaient fertiles, … bref, le paradis sur terre, même si les plus belles princesses de son territoire désespéraient de le voir un jour prendre épouse, tant il était affairé.
Enfin, non… il n’était plus une fois un prince, mais une grenouille. Une petite grenouille, qui n’avait plus rien de commun avec le beau jeune homme qu’il était auparavant. Il faut bien que le paradis prenne fin de temps à autres. C’est ce que dut penser la personne qui se présenta sur le perron de la porte du magnifique palais qu’il habitait, un soir d’été. Une vieille femme, que le poids des âges écrasait. Que faisait-elle ici ? C’est ce que durent se demander les gardes qui la renvoyèrent sans ménagement. Il ne fallait déranger le prince sous aucun prétexte tant il était affairé. Quelques temps plus tard, faisant preuve d’une remarquable obstination, elle accostait le charmant prince dans ses forêts. Elle profita d’une de ses parties de chasse pour se jeter sur son chemin, l’air hagard et soufflant comme si elle venait d’abattre un arbre entier. En fait de bûcheronnage, elle était écrasée par une dizaine de branches ramassées ci et là. Elle n’avait sans doute plus la force de les soulever. Sans doute avait-elle lu les histoires de mégères secourues charitablement par les princes qui passaient par hasard. Mais il y a un fossé entre ce qui est écrit dans les contes et la réalité. Le prince passa devant elle sans la voir, ou plutôt en faisant mine de ne pas l’avoir aperçue. Elle eut beau hurler, jurer, rien n’y fit. La silhouette fringante de l’homme sur son fier destrier disparut dans les fourrés alors que sonnaient les cors des rabatteurs. Folle de rage, et manifestement au courant de certaines malédictions, elle transforma le bellâtre en une grenouille minuscule. Alors, comme si le bonheur de ce pays ne tenait qu’à celui de son prince, l’hiver arriva sans prévenir, succédant à l’été sans que l’automne n’assure la transition attendue. Le gel détruisit les récoltes, tandis que les marchands faisaient face à une crise économique sans précédent. Le petit royaume, privé de son chef, sombra dans l’anarchie. (bref, l’enfer succéda au paradis ; comme dans tous les contes : ces histoires sont cousues de fils blancs !)
Il était donc une fois une grenouille. Une petite grenouille apeurée dans un univers hostile et étranger. Une petite grenouille chassée de son royaume, livrée aux dangers de la nature. Le prince ainsi transformé dut se mesurer à des créatures plus féroces qu’il ne les imaginées. Serpents, oiseaux de proie et autres créatures voulaient l’ajouter au menu et étaient bien plus impressionnants qu’auparavant. Combien de fois avait-il dû se cacher, fuir à toutes jambes (ou plutôt à toutes cuisses) ? Son univers était d’un coup devenu inhospitalier et les tracas qu’il éprouvait étaient bien plus lourds que ceux qu’il ressentait alors qu’il était encore un humain.
Pourtant, pire que tout, sa situation était aggravée par l’opiniâtreté de la mégère responsable de ce cauchemar. Celle-ci avait dû jurer sa perte car elle le traquait sans relâche, pour l’ajouter à son menu (C’est normal : nous sommes dans un conte français, pays où les cuisses de grenouilles sont un met apprécié). Jusque dans ses rêves les plus sombres. Le petit prince grenouille revoyait souvent l’instant maudit qui l’avait précipité au bas de son piédestal. La sorcière s’était dressée sur sa route, plus grande que jamais. Elle l’avait regardé droit dans les yeux. Un regard que le prince n’avait pu soutenir tant il était chargé de haine et de rancœur. Une joie malsaine avait écarté les lèvres décharnées dans une parodie de sourire qui tenait plus du rictus haineux et mauvais que d’un sourire de joie alors qu’elle tendait sa main gauche dans sa direction. Son cheval s’était cabré et avait fuit. Puis, un rayon noir avait fusé. Le rire de la vieillarde avait alors accompagné sa plongée dans l’inconscience. Il se souvient qu’avant de basculer dans le noir, sa mémoire avait conservé l’image d’un visage grimaçant, pustuleux et mauvais. Ce même visage qui l’avait accueilli à son réveil. Ce même visage qui avait pris des proportions monstrueuses, accentuant sa laideur.
- Comment va notre beau prince ? furent les premières paroles qu’il avait entendues. Des paroles dénuées de chaleur. Comment vous sentez-vous ainsi métamorphosé, mon minuscule ami ?
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