Il a fallu que ça m’arrive. A moi. Moi qui n’avais rien demandé à personne. Jamais je n’aurais cru que certaines choses puissent arriver. Et pourtant, il faut bien se résoudre à reconnaître l’impossible, à s’incliner devant le Destin, cette abomination à laquelle je refusais de croire. Cette chose affreuse qui fait prendre conscience que nous ne sommes vraiment rien sur ce monde. Cela devait m’arriver de toute manière. Je n’ai jamais vraiment eu de chance.
Certes, la complainte du Maître du monde ne m’est pas inconnue. Ce fut un sujet d’amusement. Je riais avec mes amis des déboires de ce pauvre fermier devenu maître de l’univers par accident. Les situations étaient si abracadabrantes ! Comment un simple d’esprit avait-il pu être propulsé au devant de la scène ? Evénements rocambolesques, chance insolente, tout se conjuguait pour créer un récit comique à souhait. J’en rirais encore aujourd’hui si je ne partageais son triste sort.
Car voilà mon drame, je suis devenu un héros.
Certes, la situation peut paraître merveilleuse au commun des mortels dont vous faites partie. Vous vous attachez sans doute à ce mot les termes de gloire, de renommée, de prouesse et je ne sais quels autres synonymes. C’est, je vous le concède, un mot qui se pare des atours de l’invincibilité et de la prestance. Dans ma jeunesse également je souhaitais devenir l’un de ces surhommes qui maniaient l’épée avec grâce, sauvaient la belle et l’orphelin, épousaient la première et abandonnaient le deuxième. Mes rêves aussi étaient peuplés de créatures féroces que je terrassais à l’épée au terme d’épiques combats singuliers. Comme tous les enfants de cette terre. Mais croyez-moi, j’ai bien vite dû déchanter.
Je suis devenu une star et ce n’est pas de tout repos. Je ne peux sortir sans que l’on me tombe dessus. Créatures terrifiantes et photographes, voici ce qui m’attend dehors. Lesquels sont les pires de mes ennemis ? Je vous laisse le soin de trancher pour moi car je n’en sais absolument rien. Tous deux sont aussi redoutables et ourdissent des complots machiavéliques pour arriver à leurs fins. Tous deux me traquent : les premiers pour me tuer et exposer ma tête en trophée dans leurs repaires, les seconds pour m’aligner sur leur tableau de chasse et exposer les aspects les plus triviaux de ma vie en première page de leurs tabloïds. Ce n’est donc pas la vie rêvée des héros à laquelle je m’attendais. A vrai dire, je peux dire que cette situation m’a ennuyé dès le commencement. Rêver d’être un héros est une chose, le vivre en est une autre.
Tout a commencé le jour de mes vingt ans. Imaginez comme le Destin peut être funeste et gâcher les meilleurs moments d’une vie simple, de quelqu’un qui n’attend ni ne demande rien. C’est un trouble-fête dont j’aurais pu me passer. Cela dit, comme je vous l’ai annoncé, je n’ai jamais eu de chance.
Des signes avant-coureurs aurait-ils dû me mettre la puce à l’oreille ? Sans doute. Premièrement, je n’ai jamais vu mes marraines. Or les voilà qui débarquent à l’improviste chez mes parents. A voir leur tête, j’aurais sans doute dû me dire qu’il allait se passer quelque chose. Ils semblaient ne pas être si ravis que cela. Moi non plus d’ailleurs. Qui étaient ces inconnues toutes plus étranges et folles les unes que les autres ? Comment mes parents, si désespérément rangés et droits, avaient-ils pu se faire de telles amies. Elles gloussaient, parlaient d’une voix suraigüe tout en me pinçant la joue. Je n’avais pas six ans ! J’en avais vingt. Je trouvais ces gestes pour le moins déplacés, surtout de la part de personnes que je ne connaissais pas depuis une heure ! Et pourtant, elles semblaient tout connaître de ma vie, jusqu’aux détails les plus secrets, ceux-là mêmes que je cachais à mes parents. Mes premières amours à quinze ans, ma première cigarette, mes quelques menus larcins. Elles déballaient tout en s’esclaffant. Mes parents tentaient tant bien que mal de dissimuler leur surprise, mais je pressentais que la tempête éclaterait après le départ de cette trombe incarnée par les quatre mégères qui se prétendaient mes marraines. Je ne pouvais pour autant les accuser de tromperie puisqu’à l’inverse de tous les éventuels pique-assiettes qui auraient pu troubler ce jour de fête, elles ne s’étaient pas postées à côté des buffets des hors d’œuvre et des desserts et paraissaient honnêtement faire attention à moi.
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