Deux mondes

Une fenêtre ouverte sur un monde.

 

Ma fenêtre ouvre sur un univers triste. Une rue, des passants, un sol sale et morne, des voitures qui passent en trombe. Le monde est triste. Triste sous le Soleil. Triste sous la pluie. Ma fenêtre n’ouvre que sur du béton et de l’acier. Un coin de ciel visible au-dessus des toits de tuile m’indique que le monde est bien plus vaste que ce que je vois. Je le sais tout cela. Je connais ma géographie. Cependant, rien n’est moins sûr pour beaucoup ici-bas. Pourquoi vouloir voir ce triste spectacle quotidien. Pas beaucoup de vert, pas beaucoup de bleu. Mais du gris à profusion. Le gris des bâtiments. Le gris des imperméables. Le gris du ciel menaçant. Des couloirs de grisaille et d’immondices. Rien pour attirer le regard.

 

Ma fenêtre ouvre sur un air vicié. La rue est si sale, si polluée. Les moteurs de dizaines de véhicules, les relents de cuisine, de graillon et de kébab agressent mon intérieur. Ventiler ? Pour quoi faire ? Plus j’aère, moins ça sent bon chez moi. Je crache mes poumons à chaque fois que j’entrouvre ma vitre. Des nausées, des hauts le cœur. Mieux vaut vivre enfermé.

 

Ma fenêtre ouvre sur un monde bruyant. Une cacophonie infernale. La circulation y est diabolique. Entre le tramway qui passe en sonnant sa cloche, les fous du volant qui traversent la ville en trombe et les motards dont les moteurs sont si mal réglés. Je ne m’entends plus quand j’ai les fenêtres ouvertes. Les bruits couvrent même ceux des voisins qui hurlent. Alors je les laisse fermées. Une dispute ne s’éternise pas, contrairement au flot incessant des véhicules qui passent sans discontinuer.

 

 Une fenêtre ouverte sur un autre monde.

 

Celle de mon écran d’ordinateur. Elle ouvre sur le monde. Un monde de pixels et de lettres certes, mais bien plus joli que celui que j’ai en face des yeux. Je peux y voir les paysages des pays lointains, le vert qui me fait tellement défaut, le bleu qui n’existe que dans mes rêves. Cet univers est si joli, si magnifique. Pour l’ouvrir et le faire rentrer chez moi, il me suffit de taper les quelques mots de centaines de formules. La magie s’opère alors. Je vois ce à quoi je n’ai pas accès. C’est un monde qui s’appelle toile ou internet. Un monde si vaste que nul ne peut le parcourir en tous sens sans s’y perdre.

 

Cette fenêtre ouvre sur un autre monde. Tout blanc… avant que je ne le noircisse. Cette page blanche est la fenêtre vers mon univers, celui de mes textes. Un monde où tout est possible, tout est réalisable. Ma vie défile alors que mes doigts courent sur le clavier. Les lettres s’alignent à mesure que mes mains dictent le texte qui s’affiche. Ce sont elles qui prennent le relais. Mon esprit est ailleurs, il se repose, assiste en spectateur à ce défilé. Les mots lui échappent, les phrases s’évadent. Les mains sont les maîtresses des lieux. Elles savent où se poser sur la piste des lettres, comme par instinct, comme si elles avaient été créées pour cette unique tâche. Leur créativité n’est pas bridée dans ce monde qui s’ouvre sous leur dictée.

 

 Peu à peu, ce monde devient le mien. Mon domaine est fait de pixels et de lettres. Il est bien plus joli que celui qui m’attend dehors, derrière la porte blindée de mon appartement. Bien plus rassurant aussi. Je me cache sous des pseudonymes tant et si bien que personne ne peut se targuer de me connaître. Pas de risque de déranger, de faire n’importe quoi ou de se faire rejeter. Je m’y réfugie de plus en plus. Un abri moins dérisoire que la carapace que je me forge depuis quelques temps. Ici, je suis le maître, le roi. Tout m’obéit. Je peux y étaler mes déboires, sans crainte. C’est une fenêtre sur mon cœur, une fenêtre que moi seul peut ouvrir car mes mains connaissent les codes qui permettent d’accéder à la forteresse qu’il est devenu.

 

 Je sens pourtant que je m’y enferme. Je vois de moins en moins la lumière du jour. Je vis de plus en plus dans mon univers, accroché à l’écran de l’ordinateur. Mes mains cherchent le contact du clavier dès que possible. Je ne quitte plus mon fauteuil tandis que mes yeux scrutent sans repos la fenêtre en quêtes de messages et d’images, seuls vestiges de ma vie sociale à jamais étouffée. Ils ne cherchent plus la lumière du jour. Les aurores naissantes, les couchers de soleil resplendissants sont bien plus merveilleux sur Internet que ceux de la réalité dans laquelle je vis. Je peux les choisir, les voir à n’importe quelle heure de la journée. Ils préfèrent boire avec avidité la lueur blafarde d’un monde virtuel dans lequel ils sont les yeux de héros, capitaines ou simples écrivains.

 

Je m’enferme, c’est certain. Après tout, quelle importance ? Je m’y sens mieux que dans le vrai monde. D’ailleurs, lequel est le vrai ? L’univers terne de ma vie ou celui, un peu plus rassurant de la Toile ?

 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 19/04/2008

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