Echec et mat

Mon armée attend que je donne l’ordre. Mais quel ordre ? Celui de la déroute ou de l’assaut ? Fidèles à leur poste, les pions tremblent devant la tempête qui s’annonce. Le maelström va tout emporter. Il ne restera rien de ce champ de bataille. Pour l’instant, quelques pièces sont tombées. De pièces de faible importance. Mais je n’ai pas engagé mes réserves dans la bataille.

 

Derrière attendent les tours. Ces guerriers colossaux que rien n’ébranle. Pas mêmes les états d’âme du roi. Surtout quand celui-ci a perdu sa dame. « Haro sur l’ennemi » hurlent les tours vengeresses. Mais le roi se morfond. Sans sa reine, il est seul et se sait faible. Il pressent sa fin. Les hérauts d’en face le clament haut et fort. Les fous se sont chargés de la sale besogne. Un coup dans le dos. Sous leurs dehors ricanants et facétieux, ce sont de sinistres assassins. Des bouffons cyniques avides de sang, sans conscience. Leurs jeux funestes se mêlent aux jeux funèbres. Leurs clochettes tintent comme des glas. Un son lugubre pour accompagner leurs sinistres et macabres farces.

 

 Mes cavaliers se jettent alors dans la tourmente. Ils sautent, cavalent, virevoltent entre les lignes ennemies. Leurs montures puissantes écrasent ceux qui se dressent sur leur chemin. Un premier fou tombe sous la lance. Le second ne tarde pas à le rejoindre dans la tombe. Fin de l’acte sanglant. C’en est fini de la bouffonnerie.

 

 Mais voilà que la reine adverse réduit à néant mes assauts. Un par un, mes chevaux succombent à ses attaques. Toute la finesse des femmes, alliée à la puissance et à la force morale de sa fonction. Un cœur de glace, des mains de métal sous des dehors de velours. Un roc inébranlable. Voilà ce qu’elle est.

 

Mes tours en ont assez. Faisant fi de mes ordres, elles se lancent avec toute leur lourdeur sur les pauvres soldats adverses. Ils sont réduits à néant. Poussière retournant à la poussière. Le fracas de leurs assauts culmine et ne trouve son écho que dans le massacre orchestré par la reine. Si ça continue, il ne va plus y avoir de troupes pour me secourir, ni pour faire capituler l’adversaire.

 

Je me décide alors à sortir de ma torpeur. La perte de ma reine ne m’abattra pas. Il me faut résister. Mais quand je regarde autour de moi, c’est la déroute. Mes vaillants soldats sont morts au combat. Tous ont bravement combattu. Ils reposent en paix. Mes cavaliers ont tourné la bride face à la fureur de la reine. Mes fous ont été réduits au silence, ravalant leur rire. Mes plus fidèles troupes, les tours, dans leur fureur guerrière se sont mesurées à la reine. Combat titanesque. Un mort de chaque côté. Mais le sacrifice de la dame n’aura pas été vain. Tout occupés à anéantir ce qui se trouvait sur leur passage, les colossaux guerriers n’ont pas senti la menace se profiler. Deux soldats sont arrivés dans mon repaire. Consciente de son erreur, la rescapée de la confrontation d’avec la reine accourt comme elle peut. Mais c’est trop tard. Revenue d’entre les morts, voilà que la reine revient. 

 

Je ne peux plus rien faire. Je suis bloqué dans mon coin. Ma citadelle est si fragile. Mais je ne capitulerai jamais ! Je suis un roi, un vrai ! Pourtant, ma défaite était écrite. C’était mathématique. J’avais perdu mon plus important soutien. Sans ma dame, j’étais condamné.

 

 Finalement je hisse le drapeau blanc. Autant cesser cette mascarade. Pourquoi retarder l’inéluctable ? Un dernier soldat rejoint l’envahisseur. Un ricanement sinistre surgit d’outre-tombe. Un fou est revenu. Il s’est glissé sournoisement dans mon dos, tandis que je regardais la reine. Ce ne sera pas elle l’instrument de mon destin. Je mourrai sous la dague assassine d’un vil guerrier, d’un lâche, d’un rônin.

 

Triste fin que la mienne. Ma couronne tombe sur le sol carrelé. Elle rebondit en tintant jusqu’aux pieds de la reine qui la ramasse avant de la montrer à son suzerain. Le roi est mort…vive le roi ! Tout danger est écarté, la bataille aura bien une fin !

 

Rassuré, le monarque se retire dans son palais tandis que la reine se penche vers moi. Elle dépose un baiser sur mes joues cadavériques. Un peu de chaleur alors que tout devient froid. Mes yeux se ferment… Bientôt mon esprit va s’égarer dans les limbes. Au moins, je partirai le cœur réconforté et brandirai ce baiser tel un étendard dans la tourmente des nuées.

 

Tout devient sombre. La chute du monarque est saluée par un concert de coassements. Les charognards s’amassent autour de ma dépouille. Les autres se sont partagés mes fidèles guerriers agonisants. Un corbeau plus téméraire que les autres sautille sur mon ventre jusqu’à ma tête. Il ouvre son bec et menace mon visage.

 

 Rouge puis noir.

 

Pas de blanc. Pas de lumière. Juste les ténèbres. Et une voix qui déclare sur un ton froid :

 

« Echec et mat ».

 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 03/01/2008

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