Eros et Thanatos

Les éclairs zébraient un ciel qui n’avait rien de calme. Les nuages tourbillonnaient rapidement, comme s’ils s’étaient lancés dans une danse folle, dont la fin n’était autre que l’anéantissement du monde. Le vent furieux soufflait avec rage sur la forteresse perchée, qui dressait sa structure dans un monde tourmenté, comme si elle voulait défier le ciel. Les toitures malmenées par les éléments se soulevaient puis se tordaient, brisant net les poutres vénérables des charpentes anciennes. Quelques ardoises se décrochaient puis s’envolaient, emportées par la trombe tourbillonnante. La pluie s’abattait avec fracas sur les toits et les terrasses. L’eau coulait avec furie le long des gouttières débordées, emportait des morceaux de métal et de tuile. Les éléments conjuguaient leur puissance comme s’ils voulaient briser net la fragile carcasse de la tour qui venait les défier par sa seule présence.

 

Le temps, pourtant épouvantable et sombre, ne semblait pas gêner les deux êtres qui s’affrontaient sur l’une des plus hautes terrasses. Au contraire, la fureur déchaînée conférait une intensité dramatique à leur combat. Les éclairs se déchaînaient au moment où les deux épées se rencontraient, faisant jaillir des étincelles crépitantes, révélant un fugace instant leur visage tordus par la concentration et la violence de l’affrontement avant de les laisser disparaître dans les ténèbres agitées. La cape de l’un claquait au vent, tandis que la robe du second se soulevait, donnant l’impression que le sorcier allait s’envoler d’un instant à l’autre. La pluie martelait le sol, ruisselait sur les plaques d’armures du paladin venu défier le sinistre maître des lieux. De temps à autres, des arcs électriques jaillissaient des mains du sorcier, illuminant son visage dément le temps d’une fraction de seconde, alors que le tonnerre roulait de plus belle. Son grondement tonitruant retentissait avec force dans toute la vallée et semblait gagner en intensité à chaque fois que les deux adversaires ferraillaient.

 

La situation évolua en un instant. Profitant du fait qu’une poutre, arrachée à la toiture par la force d’un tourbillon menace de s’écraser sur le paladin et ne le force à esquiver, le sorcier se précipita sur ce dernier et le fit basculer à terre. Sous la violence du choc, le casque roula jusqu’au parapet, où il tomba dans le vide. Le guerrier de la lumière était à la merci de l’ennemi qu’il avait voulu terrasser. Ce dernier arma son geste, levant bien haut son épée et s’apprêta à frapper. A ce moment, les éclairs se déchaînèrent et illuminèrent le ciel, comme si ce dernier attendait ce sacrifice depuis un long moment déjà et qu’il s’impatientait. Mais au moment de terminer son geste, le bourreau s’arrêta, stupéfait. Il resta ainsi quelques secondes, ce dont profita le paladin pour renverser son adversaire. Le sorcier, déséquilibré, recula en lâchant son arme. Désorienté, il bascula par-dessus le parapet et ne dut son salut qu’à la présence d’une gargouille à laquelle il s’accrocha désespérément. Le paladin s’avança dans sa direction et le toisa. L’adepte des forces obscures savait que sa fin était proche. Il ne pouvait rien tenter sans risquer de s’écraser quelques centaines de mètres plus bas. Pourtant, son adversaire ne mit pas fin à ses jours. Il se retourna et disparut de la vision du sorcier. Il resta ainsi, seul, suspendu dans le vide, alors que les éléments se calmaient, ne comprenant pas ce qu’il venait de se passer.

 

***

 

Deux jours passèrent. Deux jours qui laissaient le sorcier dans un état léthargique qu’il n’avait  jamais connu auparavant, quand bien même son existence remontait à des temps immémoriaux. La cause de cet état ? Deux questions repassaient en boucle dans sa tête et l’empêchaient d’accomplir ce pour quoi il vivait auparavant. Pourquoi avait-il hésité avant d’abattre son arme, alors que la victoire était sienne ? Pourquoi son adversaire n’avait-il pas fait de même alors que la situation était à son avantage ? Tout ce dont le mage noir se rappelait était cette douleur qui lui avait foudroyé le thorax alors qu’il contemplait son adversaire vaincu. Comme si quelque chose s’était serré et l’avait étranglé, l’empêchant de terminer son geste et de mettre fin au combat.

 

Aussi restait-il, avachi sur son fauteuil favori, dans la bibliothèque de sa tour. Il restait ainsi des heures, à contempler la fenêtre qui lui faisait face. Il avait toujours aimé cet endroit. Il y avait souvent contemplé dans les premières décennies la région sur laquelle il avait jeté son dévolu. Lorsqu’il était arrivé, il était immédiatement tombé sous le charme. La plaine s’étendait à perte de vue, à peine bosselée par quelques collines et cairns dressés par les tribus qui jadis peuplaient les lieux. Quelques bois touffus descendaient des montagnes sur lesquelles il avait bâti sa forteresse et s’étalaient comme une nappe d’huile sur la lande. Une rivière y serpentait, prenant sa source non loin de la tour qu’il avait édifié.

 

Pourtant, aujourd’hui, les lieux n’avaient plus rien de commun avec le paysage qui l’avait charmé quelques siècles plus tôt. L’influence des forces du mal avait perverti les environs. La rivière s’était tarie, les forêts avaient peu à peu disparu, ne laissant que quelques carcasses d’arbres calcinés, aux branches tordues et noueuses. Les futaies s’étaient métamorphosées en bois hantés dans lesquels il valait mieux ne pas se perdre, sous peine de se faire capturer par les branches crochues. Le soleil avait lui aussi disparu, laissant sa place à une nuit éternelle, ou plus exactement à une couche de nuages si épaisse que les rayons peinaient à les traverser.

 

Le sorcier soupira. Comment n’avait-il pas vu la lente métamorphose de son territoire ? Comment avait-il pu s’en accommoder. Aujourd’hui, le paysage désolé et dévasté n’était plus que l’ombre diaphane de la contrée riante qui l’avait accueilli. C’était la première fois qu’il s’en rendait compte. Quel plaisir avait-il trouvé à vivre dans un tel chaos ? Il avait trop été absorbé par son travail. Ses maîtres étaient si exigeants. Ils avaient sommé le sorcier de travailler à la perte du monde. La tâche qu’ils lui avaient confié était telle qu’il avait peu à peu perdu le sens des réalités et s’était enfermé chez lui, dans son laboratoire. Il n’était sorti que rarement, et toujours la tête remplie de soucis et de formules alchimiques à tel point qu’il contemplait le paysage sans le voir, perdu dans ses calculs.

 

La prise de conscience avait été brutale. Il venait enfin de voir que les terres s’étaient désolées, étaient dévastées. Plus d’herbe mais de la pierre. Il considérait avec horreur qu’il n’avait pas vu se tarir les cascades auprès desquelles il aimait à se promener. Son travail l’avait enfermé, sans possibilité de retour. Il ne pourrait plus vivre comme avant, dans une certaine insouciance. Et cela lui faisait mal.

 

Pire encore, il prenait conscience qu’il était devenu un paria, quelqu’un qui avait fui toute compagnie. C’est sans doute cela qui lui pesait tant depuis le combat de l’avant-veille. Il ressentait sa solitude avec aigreur et effroi. Comment avait-il pu supporter ces quelques siècles à œuvrer sans loisir ?

 

***

 

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Dernière mise à jour de cette page le 05/07/2009

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