L’ambiance de l’atelier était assourdissante. Les scies mécaniques hurlaient, tandis que les tapis roulants vrombissaient sans relâche. Un grondement incessant emplissait la vaste pièce. Les marteaux pilons écrasaient les ferrailles, les presses les comprimaient impitoyablement. Les fours soufflaient leurs vapeurs méphitiques dans le grand hall de la tour usine. La lumière du jour ne pénétrait pas dans ces lieux. Les étroites lucarnes étaient en effet à jamais ternies par les cendres crachées en permanence par les monstres d’acier. Les ampoules qui pendaient le long de chaînes de métal rouillé peinaient à exister. Leur faible lueur ne suffisait pas à percer les vapeurs obscures crachées par les mécaniques. Seuls les brasiers allumés dans les fours assuraient un éclairage aux tons d’enfer.
Les hommes s’activaient tels des fourmis dans une fourmilière. Ils empruntaient des rampes d’escaliers tournant autour d’un axe central et élevant leurs carcasses de métal au milieu des gigantesques brasiers, des presses et des bras mécaniques. Les machines trônaient le long des plates-formes d’acier, suspendues à des corbeaux noircis par les nuages de cendres et de vapeur qui partaient à l’assaut du plafond. Les frêles êtres nourrissaient les fours aux gueules béantes au milieu desquelles brûlait une pâte visqueuse. Ils la récupéraient lorsque celle-ci s’épanchait dans les rigoles, alors que les fours la vomissaient. Toute l’activité tournait autour de ces ogres monstrueux qui semblaient contrôler la vie de ce lieu de fer et d’acier. Ces derniers exprimaient leurs moindres désirs à grand renfort de fumée et de borborygmes incompréhensibles pour la plupart des mortels, mais pas pour ces forçats qui s’activaient autour d’eux et satisfaisaient à leurs moindres caprices.
Ewan était l’un d’eux. Le visage noirci par les cendres, les mains ridées par la chaleur, rien ne le différenciait des autres, pas même sa plaque d’identité, rongée par les souffles acides et les jets de naphte impétueux. Lorsque la sirène retentit, il consentit à quitter le service de la machine à laquelle il était attaché. Un ouvrier lui tapa l’épaule et prit sa place dans la colonne. Les fours avaient toujours faim. Ils ne s’arrêtaient jamais de manger. L’ouvrier relevé partit rejoindre la cohorte des forçats, s’entasser dans les cages qui servaient d’ascenseurs et rejoindre le sol, quelques dix étages plus bas. L’énorme plate forme s’ébranla de manière inquiétante. Elle hurlait, vociférait de manière aussi stridente que les aurres machines. Ses patins crissaient contre les parois en fer de ce gigantesque œsophage mécanique. La descente paraissait interminable. L’engin s’arrêtait souvent pour engranger de nouveaux esclaves, ou pour relâcher quelques galériens vers leurs maîtres aux mécaniques impitoyables. Sa grille s’ouvrait et se refermait telle une mâchoire venue ingurgiter de nouveaux aliments.
Enfin, le sol gras du premier niveau. Comme les autres ouvriers, Ewan s’engouffra dans le sas de sortie, sous le regard sans vie des caméras, yeux de la bâtisse, et se retrouva dehors. Il respira à pleins poumons… puis les recracha. Une toux grasse et rauque, accompagnée de saignements douloureux et visqueux. Mais ce n’était pas là le plus important : il se sentait survivre. L’air vicié de l’extérieur était tout de même bien plus respirable que celui qui stagnait dans les circuits de redistribution de l’usine. La structure était asthmatique : les immenses ventilateurs ne parvenaient effectivement pas à aspirer les vapeurs toxiques générées par les barrissements et les borborygmes des machines. Ces dernières ne se souciaient évidemment pas des fourmis qui s’activaient autour d’elles et qui, souvent, s’effondraient, tétanisées par les jets d’huiles bouillonnantes ou par les éructations vaporeuses et ardentes. D’autres prenaient immédiatement leur place et poursuivaient leur travail abrutissant, alors que des bras articulés traînaient le malheureux hors de portée des gosiers de métal avides vers d’autres fours, venus avaler, détruire et recycler les carcasses que les bras robotiques leur donnaient en pâture.
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