Le ciel est gris. Gris à en pleurer. Après des jours de soleil, voilà les nuages qui accourent à toute volée. Le bleu infini a quitté la place. Les nuages lourds et ternis ont gagné la surface. Les promesses légères se sont envolées, fuyant les lourdes silhouettes boursoufflées. Moiteur, chaleur, torpeur. Il fallait bien que les maîtres des cieux déversent leur rancœur. Contre un monde enfiévré, contre un univers qu’ils avaient oublié.
Le ciel est gris et se met à pleurer. De timides gouttelettes espacées tombent en silence, pour éviter de déranger. Bruissement d’un vent calme jouant avec les branches des arbres vénérables. Contact doux et reposant d’une bruine, exaltant les odeurs de la terre, des feuilles et de l’humus. En silence tombe cette pluie. Pour ne pas déranger, pour ne pas tout saccager. Une pluie aussi fine qu’elle est timide. La peur d’être sacrilège. C’est en effet l’été. Elle ne devrait pas exister aux yeux emplis de rage des vacanciers. Voilà la petite pluie honnie et bannie de ces deux mois estivaux. Du Soleil, mais surtout pas de pluie. Voilà ce que réclament les touristes nullement attendris. Et pourtant, une fine ondée exhale les fragrances oubliées d’une terre meurtrie et abandonnée, rongée par les fumées des villes de béton et d’acier qui gangrènent les paysages et poussent leur orgueil jusqu’à gratter les nuages. Alors en silence tombe cette pluie, pour ne pas déranger ces touristes en mal de bronzage, ces randonneurs côtiers en quête de coquillage et ces estivants citadins fuyant le surmenage.
Le ciel est sombre et son chagrin est immense. La pluie s’est renforcée. Et tant pis pour les vacances. Après tout, les nuages ont bien le droit d’exister. Le ciel aussi connaît son malheur et ses peines. Alors les gouttelettes se sont multipliées. Rassérénées les timides compagnes de celles qui se sont déjà lâchées se mettent à sauter à leur tour pour les rejoindre. Le mot d’ordre est lancé. Il n’y a rien à regretter. La bruine se mue en une ondée soutenue. L’averse n’est pas loin, il suffit d’attendre un peu. Les gouttes tombent sur les plages désertées. Où sont les vacanciers ? A l’abri dans leurs forteresses-clapiers. Occupés à maudire le ciel qui gâche un séjour qu’ils ont mis du temps à préparer. Les plages à nouveau désertes. Les hôteliers redoutent la tempête. Masi elle n’est pas encore arrivée. Et en silence tombe la pluie. Même une averse peut-être discrète. Elle joue avec la mer. Elle s’amuse avec les vagues. Le bruissement continu des gouttes rivalise avec le vagissement ininterrompu des vagues partant à l’assaut du sable à nouveau seul. Les deux eaux jouent ensemble et se mêlent, dansent, s’entremêlent. Les gouttes célestes avaient tant attendu ce moment pour rejoindre leurs camarades marines. Chacune apporte un cadeau. Qui un cristal de sel, qui une poussière d’étoile ou de paradis, qui un flocon de nuage. A chacune de faire découvrir son monde et son ouvrage. Et les vacanciers enfermés dans leurs cages dorées ? Ils s’ennuient et tournent en rond. Des jeux, la télé, voilà leurs compagnons. Des compagnons citadins. Ca valait bien la peine d’aller si loin pour vivre comme chez eux, dans leurs villes de béton et d’acier. C’est pour cela qu’ils maudissent, amers, la pluie, qui les prive de plage et de mer. Pourquoi ne pas visiter les environs ? Mais la pluie pourrait les mouiller ! Et la mer ? Allez les comprendre ? L’eau n’est sans doute pas la même pour qu’ils la tolèrent. C’est ce que veulent comprendre les gouttes célestes, voilà la première question qu’elles posent à leurs consœurs marines. Mais celles-ci ne peuvent non plus donner de réponses claires. Les bipèdes sont étranges et constituent un véritable mystère.
Le ciel est noir. Noir de colère. Il a bien compris qu’il n’avait pas le droit au chagrin durant l’été. Il entend les vacanciers geindre et pleurer. Mais qui sont-ils pour vociférer ? Des créatures miniatures, qui veulent tout contrôler ! Et bien tant pis pour les vacances ! Ils vont goûter à sa colère. L’ondée s’est muée en averse. L’averse s’est transformée en tempête. Cette fois-ci, plus question de silence. La pluie est chargée de haine et de colère. Elle tombe avec fracas, s’écrase sur les vitres, manifeste bruyamment sa présence. Qu’importent les vacances ! Le ciel avait à pleurer !
L’orage est passé, la colère est retombée. Bateaux envolés, toitures arrachées. La colère a été meurtrière. Et le ciel se met à regretter. Il regrette son geste et son emportement. Alors, il se met à pleurer. Doucement. Une fine bruine, comme une écharpe de deuil. Et tant pis si les gens ne comprennent pas. C’est sa manière à lui de se faire pardonner. Il faut le comprendre, c’est un grand émotif.
Et en silence tombe la pluie.