
Il est dit dans les règles et coutumes de la forêt d’Alaxama qu’une créature sylvestre ne peut s’éprendre d’un humain. C’est du moins ce que la légende affirme. Pour ma part, je n’ai jamais rencontré de créatures sylvestres, autres que celles que je traque lors de mes parties de chasse. Je crois là dans des boniments de vieillards ou de paysans.
Baron Enguerrand de Lanfsder
La lumière du matin déposait ses pâles rayons sur les plantes et les rochers. La rosée jouait avec les reflets liquides que prenait la lumière quand elle traversait les fines gouttelettes. Un mince tapis de brume étirait ses doigts entre les troncs majestueux. Il faisait frais et l’on ne percevait que le bruissement des feuilles agitées par le vent. Puis les oiseaux se mirent à siffler, à s'apostropher et à se répondre dans un concert de cris, sifflets, piaillements et roucoulements.
Un mouvement dans les fourrés. Une biche bondit par dessus un buisson, évita une branche. Elle cavalait à perdre haleine pour fuir ses bourreaux. Les chiens étaient sur ses talons. Elle pouvait presque sentir leur haleine chaude sur son arrière train. Elle filait à toute allure à travers branches et fourrés. Elle tentait dans une course désespérée de mettre le plus de distance possible entre elle et ses poursuivants.
De nouveaux cris montèrent de sa droite. Puis d’autres surgirent sur son flanc gauche. Les hommes étaient en train de l’encercler. Elle redoubla sa course. Il fallait à tout prix qu’elle les sème. La rivière. Voilà sa seule chance de salut. Elle était assez profonde pour que les chiens ne puissent la suivre. Elle serait en sécurité sur l’autre rive.
Le gargouillis de l’eau lui indiqua qu’elle n’était plus très loin de sa planche de salut. Elle pouvait distinguer le cours tranquille du ruban liquide au travers des fourrés. Plus que quelques mètres. Elle jeta un regard en arrière pour évaluer la distance qui la séparait des traqueurs. Les tâches brunes et blanches qui se découpaient dans les buissons étaient éloquentes. Il ne restait que quelques secondes avant que la meute ne la rejoigne et ne l’achève. Mais la rivière était si proche.
Une détonation fracassante retentit. Les oiseaux qui chantaient encore sur les branches s’égayèrent à toute volée. Mortellement blessée, la biche s’écroula sans savoir qui l’avait frappée. Son sang s’épanchait de sa blessure. Avec lui, la vie la quittait. Sa vue se brouilla lentement…assez lentement pour encore distinguer une paire de bottes de cuir et la crosse d’un fusil de chasse.
- Une bien belle prise, sire Lanfsder.
- Joli coup monseigneur.
L’homme s’abaissa au niveau de sa proie. Il lui caressa le flanc, un sourire satisfait sur son visage, attendant que la lueur de vie vacille puis s’éteigne. Voilà qui augmenterait son prestige. Jamais il n’avait vu de si bel animal. Sa tête irait orner son tableau de chasse qui recouvrait déjà un mur entier de sa grande salle de réception et participait à sa réputation.
- Mes amis, la chasse ne fait que commencer. Il y a encore du gibier dans cette forêt ! s’exclama-t-il joyeusement.
Des cors retentirent soudain dans la forêt, suivis par des aboiements de chiens de chasse lancés à la poursuite du gibier. Des cris et des exclamations virent également troubler la quiétude des lieux. Les rabatteurs s’interpellaient, hurlaient pour faire fuir le gibier et vitupéraient contre les branches mortes tendues entre leurs pieds et dissimulées par la brume qui les faisaient choir à coup sûr dans la mousse et les pierres.