La fin de partie de l'écrivain

- Et à ce moment, le sorcier lance un sortilège sur le héros qui le renvoie à l’aide de son bouclier. Enfin ! Je suis un génie !


La voix enjouée venait de la salle. La pénombre et le désordre règnent dans ce lieu encombré de meubles divers, jonchés de feuilles. Des avis administratifs s’empilaient au-dessus des ordres de mission. Des pages de blocs noircies traînaient sur le sol, recouvraient le poste de télévision. Une table basse disparaissait sous des livres et des journaux ouverts. Des bibelots s’arrachaient péniblement de la marée de feuillets multicolores ou autocarbonnés.

 

Un bureau dressait sa carcasse au-dessus de ce chaos. Assis devant, un jeune homme faisait courir ses doigts sur le clavier d’un ordinateur portable. L’écran LCD diffusait une faible lumière qui ne suffisait pas à chasser l’ombre. Ses doigts sautaient sur les touches, courraient après les lettres. Ils dansaient dans une frénésie d’écriture. Les phrases boulimiques se succédaient sur la page blanche de l’écran. Une page qui se noircissait à vue d’œil. De temps en temps, les mains s’arrêtaient et reprenaient leur souffle. Puis elles repartaient à l’assaut de la forteresse blanche.


La lumière de l’écran s’accrochait sur les parties anguleuses du visage du jeune homme. Son air était inquiétant. Les jeux d’ombres creusaient ses orbites, allongeaient son nez, rehaussaient ses sourcils. Une face inquiétante, barrée d’un sourire presque fou. Il ne cessait d’ailleurs de répéter qu’il avait trouvé, comme s’il s’agissait d’une formule magique destinée à conjurer le mauvais œil et à attirer l’inspiration. D’ailleurs, parmi les statuettes grecques qui ornaient ses étagères se trouvait celle d’une jeune femme armée d’un livre et d’une plume. Calliope était certainement censée veiller sur le jeune écrivain et l’aider à organiser ses idées. Son regard bienveillant se posait sur l’ordinateur portable. Nouveaux temps mais toujours les mêmes superstitions.


Le jeune homme reposa ses mains. Le cliquetis des touches maltraitées par la fulgurance de l’inspiration  cessa aussitôt. Ses yeux suivaient à présent les graffitis de l’écran. Ils avalaient les mots, mangeaient les phrases. Eux aussi courraient le long des lettres, sautaient de lignes n lignes.


- Finalement ce n’est pas si génial que cela.

La voix désabusée du jeune homme trahissait ses sentiments. Sur le coup, les idées lui avaient paru sublimes. La relecture avait achevé l’espoir naissant. Le texte était, à son sens, horrible, les ficelles un peu grosses. Quant au style, il le jugeait calamiteux.

D’un geste rageur, il surligna les paragraphes nouvellement ajoutés et les effaça. La touche suppression acheva le texte d’un tranchant sans appel. La forteresse ne tomberait pas aujourd’hui. Elle retrouva son teint immaculé. Ce  blanc qui était l’obsession de tous les créateurs retrouva sa place et semblait narguer l’écrivain désabusé.

- A quoi bon ? soupira le jeune homme. Je n’y arriverais pas. Je suis si nul. Je suis une offense aux belles lettres. A quoi sert d’avoir des idées si je ne suis pas capable de les retranscrire ?

[suite]

Dernière mise à jour de cette rubrique le 13/01/2008

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