Forçats

Aujourd’hui, tout est silencieux. Etrangement clame dirais-je. Pour une fois, on entendrait une mouche voler et ce vrombissement prendrait les dimensions d’une cacophonie infernale et dantesque.

 

Etrange comme le silence peut-être aussi reposant. Pas de bruit, pour une fois. Hormis le vent et la circulation des voitures au loin. J’entends même une cloche sonner timidement trois heures de l’après-midi. Un son étouffé, comme s’il ne voulait pas briser cet instant de recueillement. Instant sacré, heures bénies, repos de l’âme et des oreilles. Pour une fois dans l’année. Même le chantier d’ordinaire si bruyant semble s’être tu. Un claquement métallique et sacrilège retentit de temps à autres, bien vite étouffé par cet assourdissant silence.

 

Assourdissant car c’est celui d’une quinzaine de cerveaux plongés dans une intense réflexion, celui de tout un collège qui se met enfin à réfléchir. Il fait chaud dehors. 30°C au moins. Il fait chaud dedans. Le bouillonnement des élèves qui tentent de répondre à un sujet d’Histoire au brevet ou cherchent à savoir ce qu’ils vont dessiner en attendant que l’heure légale se passe. Ce sont ces quelques cerveaux qui réfléchissent le plus. Il en faut des méninges pour tuer le temps, trouver de quoi s’occuper alors qu’un moyen de passer l’heure leur est gracieusement fourni par l’Education Nationale. Comme je voudrais me glisser dans leur tête pour savoir ce qu’ils pensent. Ai-je gâché mes chances ? Dire que je pourrais être à la piscine en ce moment. Qu’est-ce que c’est que ce sujet ? On n’a pas vu ça en Histoire…

 

Les feuilles de papier se tournent, soulevées par un vent facétieux, heureux de faire entendre sa voix. Pour une fois qu’il peut s’exprimer, pour une fois qu’on l’écoute. Il ne va pas s’en priver. Mais un peu. Doucement. Faiblement. Il ne veut pas non plus déranger ces élèves qui réfléchissent et tournent les pages avec fébrilité, appréhendant des questions qui ne peuvent qu’être tordues et malicieusement malveillantes selon eux ; Des pièges retors semblent les attendre au détour de chaque mot. Normal, lorsque l’on sait que ce sont des vampires cloîtrés dans des bureaux qui concoctent tels des savants fous les instruments de torture que sont les sujets sur lesquels ils planchent depuis bientôt une heure.

 

Soupirs de soulagement de certains. Expirations d’effroi et de résignation malheureuse d’autres. Au moins, le sujet ne laisse pas le public indifférent. C’est toujours ça de gagné.

 

Et moi dans tout cela ? Moi-aussi je réfléchi, j’observe et j’écris. Mais pas comme eux. Moi, je les regarde penser. Je guette le sourire satisfait, à tel point rarissime qu’il en est devenu légendaire. Ets-ce qu’il existe encore un élève dans ce monde qui soit heureux de composer ? Peut-être, mais il ne faut pas le montrer. Surtout pas. Quelle tare pour eux que d’être l’intello, que d’avoir révisé et travaillé. Vive l’échec que diable et mort à ces vampires qui leur volent une journée de plaisir !

 

J’ai chaud et je m’ennuie. J’ai répondu à ces sujets en quelques minutes. J’ai regardé, relevé, consigné ce que je voulais voir. Maintenant, il reste à attendre la fin. Ecouter les oiseaux pour une fois audibles, le flot continu et vrombissant de la circulation, le bruit des feuilles que l’on tourne sans fin et des stylos qui grattent le papier trahissant l’anxiété nerveuse d’une main fébrile et de cerveaux inquiets. Je les entends réfléchir en les voyant compter les lignes de leur paragraphe. Qui sait. Tomberont-ils sur un correcteur échappé de l’enfer ou de l’asile, un correcteur diaboliquement scrupuleux, inhumain au point de s’attarder à vérifier si le quota de lignes a été respecté, sous peine de déchaîner leur colère d’une rageuse rayure rouge sang, raturant un texte irrémédiablement.

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 26/06/2008

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