Funambule

Je me tiens au bord du précipice. Un gouffre insondable dévoile son abyssale profondeur au-dessous de mes pieds. Mes pointes ne touchent plus le sol. Elles se dressent vaillamment au-dessus de l’abîme, défiant les lois de la gravité. Mon cœur se serre. Il veut se faire petit, se cacher dans sa cage. Les barreaux qui jusque-là le comprimaient, brimaient sa liberté, deviennent le dernier refuge d’une âme inquiète et apeurée. Il se glace. Toute chaleur quitte ce petit bout de muscle éploré.

 

 Pourtant, je ne distingue pas le fond. Insondable. A l’abri des regards, qui sait ce qui peut attendre tout en-bas. Quel enfer se terre sous les tréfonds ténébreux ? Quelles créatures se dissimulent, lovées sous les volutes de la brume qui tourbillonne avec nonchalance, tirant ses bras de fumée pour m’atteindre, s’enrouler autour de mes jambes puis les quitter à regret ?

 

Une corde part à l’assaut d’un brouillard opaque. Une corde tressée, tendue au-dessus du vide, disparaissant au loin. La destination est cachée. Existe-t-elle ? La corde est tendue. Il doit donc y avoir un autre côté, comme ici.

 

 Un dernier coup d’œil à l’endroit que je m’apprête à quitter. Une vaste prairie, dégagée, battue par le vent. Un vent aussi doux que mes souvenirs, car j’y laisse quelques amis, quelques relations, ma famille. Mais une bise froide, sèche, menaçante, autant que le furent pour moi les expériences amères, les terribles désillusions de la vie. Je crois voir des silhouettes. Fantômes du passé, aux airs tantôt menaçants tantôt enjôleurs.

 

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Je quitte un monde que je connais pour un univers brumeux, dont je ne vois pas la fin.  Mon cœur s’emballe. Il se jette violemment contre la cage qui l’enferme. Il veut me faire mal pour me faire reculer. Comme si je n’avais pas déjà assez souffert comme cela ! Il cogne, hurle, se bat contre ce geôlier qui a perdu la tête…et qui pourtant y réside ! Quitter ce monde ? Impensable selon lui. Trop de risque à affronter l’inconnu. Mieux vaut rester dans le confort d’un univers connu, même s’il n’est ni gai ni satisfaisant. 

 

 Mais rien n’y fait. Un pas après l’autre, je progresse. D’abord hésitants, mes pas se font plus sûrs. Mais j’ai peur. Un faux mouvement peut me faire tomber dans le gouffre. Le vent, l’hésitation. Tout peut m’être fatal. La corde est si raide et si fine et moi si pataud et si lourd.

 

Je marche longtemps. La brume a effacé mes traces. Je suis maintenant seul, au milieu de l’espace. Un espace moutonneux, blanc, triste. Un souffle glacé charrie des voix embrumées et acérées. Des voix qui persiflent. Des voix qui soufflent leur dépit. Des fantômes sinueux les accompagnent en gémissant. M’ont-ils suivi depuis la corniche depuis longtemps aspirée par les limbes floconneux ?

 

L’effroi gagne mon cœur qui s’est arrêté de battre. Il s’est à nouveau recroquevillé dans son cabanon. La peur le tétanise. Un visage se forme alors. Un visage que j’ai emporté. Un visage que je cherche à atteindre. Ce même visage qui m’a conduit au bord du gouffre, près de cette corde sur laquelle je me suis engagé. Ce visage qui m’appelle comme un fanal pour les navires. Je veux rejoindre ce visage féminin qui m’interpelle. Mon cœur m’a guidé vers elle. C’est lui qui avait pris le contrôle de mon corps, jusqu’au précipice. Mais sa pusillanimité a pris le dessus. La peur des échecs qui l’avaient déjà échaudé a ressurgi devant le trou insondable. J’étais allé trop loin pour m’arrêter. Pour une fois, l’esprit s’était rallié au cœur. Il avait oublié ses déboires. La petite voix qui sifflait dans sa tête s’est faite plus discrète. Alors, il a refusé d’abandonner. Et me voilà pendu sur un fil, au milieu de nulle part.

 

J’ai l’impression pourtant que ce voyage ne se terminera pas bien. La vision se fait toujours plus pressante, mais aussi toujours plus distante. Jamais je ne me suis rapproché d’elle. A croire que ce mirage me fuit, moi, l’aventurier perdu dans le Sahara, en quête d’un point d’eau.

 

Je me suis cependant trop engagé pour arrêter. Qui sait, je vais peut-être toucher bientôt terre. Elle se cache sans doute au milieu des brumes et m’attend, les bras ouverts, que je m’y blottisse.

 

A moins que la corde ne s’arrête au milieu de vide et me force à plonger…

 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 02/04/2008

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