L'horreur surgie des tréfonds de l'âme

 

La nuit est le siège de toutes les terreurs, de tous les effrois. Nos peurs primales ressurgissent sans qu’il ne soit besoin de chercher leur cause bien longtemps. C’est également un temps qui abrite un univers qu’il vaut mieux ne pas explorer. Je l’ai appris à mes dépends, il y a de cela dix ans. Même aujourd’hui, je n’évoque ceci qu’avec effroi. Mon esprit voudrait oublier ce qui s’est passé durant cette nuit sordide, mais l’horreur ne s’échappe pas facilement. Elle ancre ses griffes malsaines dans les esprits tourmentés et se repaît des angoisses de chacun. L’individu, je l’ai retenu, ne peut rien faire face à ces indicibles événements. Il n’est que le spectateur de sa chute et de ses tortures. Il enregistre tout ce qui se produit et l’imprime d’autant plus facilement que la scène est horrifiante.

 

Tout a commencé par les recherches de feu le professeur Ravenwood, une sommité reconnue par ses pairs et le monde scientifique dans le domaine des neurosciences. Ce chercheur de renom a voulu poursuivre ses recherches plus avant. Il avait décodé les signes des rêves, avait retranscrit les phases du sommeil et ce qui s’y passait. Mais cela n’était pas suffisant. Il avait goûté aux lauriers de la gloire et ne voulait y renoncer. Il se sentait toujours à l’aube d’une découverte capitale pour notre civilisation. Il ne me disait pas en quoi la découverte allait être capitale, mais je pouvais supposer qu’il faisait référence à ses recherches dans le monde onirique.

 

Je ne pensais pas à ce moment-là que la science pût être limitée, ou dusse l’être. Nous étions dans un monde de progrès, de découvertes sensationnelles quotidiennes. Aucune barrière ne pouvait ralentir la marche du perfectionnement. Pourtant, ce que j’ai vu, ce à quoi j’ai assisté cette nuit-là, me fit penser le contraire et me rappela qu’il existait un mot poussiéreux, presque inconnu de tous tant il était peu employé : l’éthique. Ce n’est qu’en étant à deux doigts de basculer dans la folie, ou pire dans la mort – à moins que ce ne soit l’inverse – que l’on prend conscience de certaines limites à ne pas dépasser. Et l’une d’elles était de ne jamais se laisser gouverner par ses pulsions.

 

Cette nuit-là, nous choisîmes de mettre en application ses découvertes. Pour ce faire, nous avions à notre disposition du matériel de haute technologie. Des enregistreurs, des électroencéphalogrammes et d’autres scanners. Le tout était organisé autour de deux lits de métal dotés de sangles que nous avions trouvés dans les surplus d’un hôpital psychiatrique. Pourquoi des sangles ? Pour éviter que le sujet ne s’échappe. Car là était le problème. Nous avions choisi de tester notre machine sur des cobayes, des cobayes dont nous connaissions le potentiel onirique, comme l’avait qualifié Ravenwood. En d’autres termes, il s’agissait de sujets dont on avait prouvé qu’ils pouvaient rêver. Est-il besoin de vous faire un dessin ? Nous avions décidé de nous passer des traditionnels et futiles essais sur les animaux pour nous plonger dans l’étude de l’humain, bien plus passionnante, mais pour d’obscures raisons interdites, selon mon maître.

 

Comme vous vous en doutez, les cobayes volontaires n’ont pas été légion. Je crois même ne pas me tromper en disant que nous aurions eu plus de chance de trouver un inuit au Sahara que des cobayes pour notre expérience. Fort heureusement, la société dans laquelle nous vivons peut nous dispenser de ces petits tracas. Il suffit de savoir vers qui se tourner et comment trouver les bons mots pour convaincre. En l’occurrence, les mendiants, traîne-misère et autres rebuts en haillons de notre civilisation abondaient dans le quartier désœuvré et malsain qui abritait notre laboratoire.

 

Comment rallier des hommes à notre cause et se mettre volontairement la tête sous le couperet ? C’est facile. Promettez monts et merveilles à quelqu’un disposant d’une vie confortable, il refusera de vous suivre, surtout s’il ne voit pas la contrepartie à ces largesses. En revanche, promettez du pain et quelques pièces à ces résidus malpropres et malodorants qui traînent leur carcasse dans les caniveaux et les égouts et ils vous suivront jusqu’à la mort s’il le faut. La nature humaine, réduite à cet état d’indignité, est prête à tout pour s’en sortir, y compris à pactiser avec le diable. En disant cela, je ne suis pas loin de la réalité concernant mon maître, comme je l’ai soupçonné plus tard.

 

C’est ainsi que nous recrutâmes John Smith. Ce n’était certainement pas son patronyme, mais un nom que nous avions trouvé pour la forme, un nom des plus communs pour le dossier que nous montions. En avait-il un ? Etait-il né dans la rue ? Nous nous en moquions. John était un mendiant ravagé et famélique logeant à quelques rues de notre repaire, rarement lucide car toujours imbibé d’alcool. Sa disparition n’aurait pas entraîné d’émotion considérable, pas même de la part de ses semblables, tous aussi brumeux que lui.

 

[suite]

Dernière mise à jour de cette rubrique le 03/06/2008

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