Enfin... Depuis le temps que j’attendais ce moment. Elle allait arriver Depuis le temps que je lui faisais la cour. Elle ne répondait pas facilement aux messages. Je soupirais auprès d’elle depuis si longtemps déjà. Je ne sais combien de lettres je lui ai envoyées.
Je me souviens qu’elle est arrivée dans notre bureau il y a presque un an. Elle était si timide, si effacée. Notre chef nous l’avait présentée succinctement, puis elle avait disparu dans son office, sans participer au pot de bienvenue. Du reste, elle se révéla distante. Quelques "bonjours", quelques "au revoirs", voilà l’essentiel de nos conversations. Nous ne pouvions jamais la voir, jamais l’approcher. Elle arrivait très tôt le matin et se barricadait dans son bureau pour le reste de la journée, préférant s’isoler même pendant l’heure de la pause déjeuner. Le soir, elle partait bien après nous. Quelques langues médisantes affirmaient qu’elle restait toujours au bureau, qu’elle n’avait pas de domicile, qu’elle était incapable de vie sociale. Bien sûr, ceux qui persiflaient étaient des gens aigris. Elle était si performante.
« Forcément, persiflaient les mauvaises langues, elle passe son temps au boulot ! »
Force était de reconnaître qu’elle n’avait pas de vie sociale. Pas d’amis, pas de famille. J’ai pu une fois entrer dans son bureau alors qu’elle s’était absentée pour quelques jours, histoire d’en savoir plus sur elle. Tout était si sobre, si bien ordonné. Il y avait une pile de dossiers à côté de son ordinateur, quelques crayons alignés au dessus et un bloc. Ce qui m’a frappé, c’était le dépouillement des lieux. J’ai regardé les murs. Contrairement aux nôtres, il n’y avait pas une seule photographie de proches, d’amis ou de personnes de sa famille. Pas même celle que nous donnait notre patron lors de notre prise de fonction. Peut-être avait-elle mis ses effets personnels dans son bureau. Certains de nos collègues timides, ou bien jaloux de leur vie privée, cachent des objets parfois insolites dans les tiroirs de leurs armoires, de leur bureau. Sans doute avait-elle anticipé les réactions de confrères curieux car je me retrouvais face à des serrures fermées. Tout était fermé à clé par d’étranges loquets, du genre de ceux que l’on trouve dans les entreprises high-tech. Je vous laisse imaginer ma déconvenue devant cet échec. Pour tout vous dire, j’étais plus intrigué que furieux de son manque de confiance (justifié, je vous l’accorde) envers nous.
Je suis revenu un peu plus tard pour crocheter la serrure du bureau. Je n’ai que peu d’expérience dans le cambriolage. Aussi ai-je mis un peu de temps pour parvenir à mes fins. Je peux vous dire qu’au moment où le déclic m’a averti que la serrure était ouverte j’ai cru entendre les anges chanter ! Enfin, j’allais savoir ce qu’elle cachait. Enfin j’allais la connaître.
Ce que j’ai pu être déçu. Il y avait de tout dans ces tiroirs. Des stylos méticuleusement alignés dans des alvéoles, des feuillets pré-imprimés au nom de notre société, des livres de compte, quelques dossiers. Pour résumer, que du matériel de bureau. J’avais perdu une matinée de travail pour rien. Pour le coup, j’étais aigri. Cette fille n’avait-elle aucune vie privée ? J’allais refermer le tiroir lorsque je la vis. Les bords métalliques d’une agrafeuse me renvoyèrent le reflet d’un étrange paquet coincé au sous la planche du bureau, au fond du tiroir. C’était une photographie d’elle, la photographie destinée au trombinoscope du bureau. Je ne l’avais pas souvent vue, mais je savais à quoi elle ressemblait. On ne pouvait oublier son visage si pur, si fin, ses lèvres si sensuelles, sa peau satinée, lisse, à en faire pâlir les top-models, ses yeux bleus qui donnaient à son regard un air mélancolique.
Cette photographie souleva bien des questions en moi. Un stylo noir avait tracé rageusement plusieurs croix et rayures sur ce visage. Son large front disparaissait sous une série de hachures désordonnées, de même que son nez à l’arrête si parfaite. Je ne comprenais pas pourquoi elle s’était ainsi mutilée. Les plus belles parties de sa face étaient toutes plus ou moins gâtées par ces traits secs. Seuls les yeux échappaient au carnage. Pourquoi ? Je ne le savais.
J’allais reposer la photographie quand je vis un message au dos. Sa tenue me laissa songeur.
« Je te hais. ».
J’étais une fois ou deux tombé sur des notes de services écrites de sa main pour ne pas me tromper. C’était bien elle qui avait tracé ses lettres rageuses. L’écriture était empreinte de colère, tout comme les hachures. Que s’était-il passé pour qu’elle écrive ces trois mots si douloureux , elle qui était si gentille en apparence? Pourquoi se haïssait-elle ? N’avait-elle pas tout pour elle ? Un visage magnifique, un port altier, et je ne sais quoi d’autre.
C’est à ce moment que je pris sur moi de tenter de la courtiser. Je voulais comprendre. Elle me fascinait déjà avant cette découverte. Sa beauté avait fait bondir mon cœur. Sa mystère renforçait mes convictions. Il fallait que je l’approche. J’ai donc glissé de nombreux messages sous la porte de son bureau. Ma prose n’est pas grandiloquente. J’ai l’habitude de parer au plus pressé. Mon style est sec, concis. Je me suis alors fait violence pour m’étendre un peu. Le résultat devait être catastrophique. Cependant, le message pouvait rattraper les maladresses.
Il m’a fallu un an pour la convaincre de sortir de sa retraite. Un an de messages, un an de mots doux, de questions. On pourrait presque parler de harcèlement. Sa patience m’étonnera toujours. A sa place, j’aurais envoyé l’importun sur les roses.
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