La nuit était tombée sur la ville de Sinopalée. Les flambeaux s’étaient allumés et les rues s’étaient vidées. Seuls les hommes du guet y patrouillaient. Les ténèbres s’écartaient au passage de leurs torches, pour venir engloutir à nouveau les ruelles pavées, les échoppes closes et les places abandonnées après leur ronde.
Dans le ciel, la pleine lune éclairait de sa pâle lueur un ciel froid, sans étoiles. Ses fragiles rayons effleuraient les pavés, caressaient les toits et s’accrochaient avec indolence sur les murets. Les ombres s’étendaient alors. Les murs, les pignons, les haubans étendaient leurs formes sans retenue. Les silhouettes démesurées recouvraient les rares endroits illuminés. La nuit dévorait peu à peu la cité et envoyait ses émissaires y étendre son influence pour un règne nocturne sans partage.
Les habitants s’étaient terrés chez eux. Ils redoutaient la nuit et ses démons. Les commerçants tremblaient à l’idée que ces moments tardifs et ténébreux dissimulaient des hordes de brigands et coupe-bourse attendant, tapis dans l’obscurité, de ravir les maigres recettes si durement gagnées la journée. Les femmes appréhendaient ces instants obscurs et leurs terrifiants émissaires, prêts à les violer. Les autorités se méfiaient de ce temps dont profitaient les assassins pour exercer leur sinistre art. Les prêtres enfin haïssaient ces heures pendant lesquelles, le regard de Dieu s’étant détourné, les sorciers appelaient de leurs prières les démons infernaux, ouvraient des portes sur les abysses ténébreuses pour convoquer les créatures les plus hideuses que l’Enfer pouvait enfanter.
Pourtant, Sélanna arpentait les sombres venelles et les obscures avenues. Sa torche jetait des lueurs irréelles alors que tout l’univers n’était qu’ombres et ténèbres. Une luciole dans un ciel d’encre. A l’inverse des siens, elle appréciait la nuit. La journée n’était que cris, haros, puanteur, relents nauséabonds et foule. Le jour était oppressant. Le jour était désagréable, chaud et moqueur. Son fanal était blessant, meurtrissait les yeux et agressait la peau. Il régnait sans partage dans un ciel qui, comparé à l’infinie voûte de la nuit, avait perdu tout horizon lointain et tout compagnon.
Lorsque le Soleil abandonnait son trône, il emportait avec lui la fureur de la vie urbaine. La jeune femme pouvait alors goûter aux senteurs suaves des fleurs du crépuscule qui s’ouvraient alors, entendre le bruit de la terre, le souffle du vent et surtout, elle pouvait respirer. Elle n’était plus coincée dans le flot ininterrompu de badauds impudents et agressifs. Elle était libre. Même les cieux ouvraient leurs portes closes la journée sur un univers vaste et étincelant.
Cliquetis d’armes dépareillées, claquement de pas de colonnes marchant de conserve, jurons de miliciens maudissant les échevins et parlant de vin, de femmes et de bon lit douillet troublèrent le concert de silence. La milice approchait.
Sélanna se glissa dans une étroite impasse et se cacha derrière quelques caisses miraculeusement empilées. Elle eut juste le temps de souffler sa lanterne car les ténèbres se replièrent derrière une nouvelle source de lumière. Elles ouvraient le passage au guet qui ne fit que passer. Les soldats arpentaient mécaniquement les pavés de la ville. Leurs flambeaux ne pouvaient rien contre l’épaisse noirceur de la nuit. Ils ne faisaient qu’accompagner les pas des hommes d’arme, qu’annoncer leur venue pour ceux qui n’avaient pas été assez attentifs pour les entendre arriver. Derrière, les ombres se refermaient, avalant la colonne et rétablissant la douce quiétude un instant suspendue.
L’obscurité revenue, Sélanna sortit de son abri. Personne n’était censé se promener la nuit, territoire livré aux assassins, voleurs et démons selon les coutumes édictées par des générations d’échevins dévots et trop peureux pour oser conquérir ce temps qui leur échappait. Elle savait ce qui l’attendait si la milice l’attrapait. Au mieux, elle passait quelques jours en prison. Au pire, elle était brûlée vive comme sorcière. Aussi traversa-t-elle rapidement la place centrale de la ville sur laquelle se dressait l’objet de toutes les craintes, une estrade dominée par un poteau de bois et un billot.
Elle s’arrêta pourtant avant d’atteindre les ombres protectrices des bâtiments de la rue opposée. Quelque chose attira son attention. Une forme se mouvait avec rapidité à la faveur des ténèbres. Elle se fondait dans l’obscurité, sautait avec agilité de toit en toit, se dissimulant de pignons en pignons, de surplombs en surplombs. Sélanna la suivit aussi bien que possible. Le disque lunaire finit par trahir un instant ce funambule spectral. La jeune femme retint de justesse le cri de surprise qui pointait dans sa gorge. La silhouette était trapue, ramassée sur elle-même, prête à bondir. Celle-ci sembla se reposer un instant. Sélanna sentit que la créature l’observait. Aussi se hâta-t-elle vers la rue la plus proche.
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