Une bande d’asphalte. Il ne connaît pas. Mais il sait que cela ne vient pas de son univers. Le sien est fait d’herbes pour se cacher, de buissons pour se dissimuler, de terriers pour se terrer. Il est fait d’espaces verts s’alignant à perte de vue.
Une bande d’asphalte. Un univers rugueux, froid et sans vie. Un monde stérile, domaine de terribles monstres. La terreur chez les siens est si grande qu’ils ont convenu que, de l’autre côté, régnait la Mort et sa ténébreuse cour. C’était là que volaient les esprits des animaux morts. C’était en cet endroit qu’ils venaient se reposer, après une vie infernale sur la terre. L’autre rive faisait encore plus peur que la large bande de macadam, considérée comme source d’impuretés.
Il se souvient des paroles de ses parents, alors qu’il n’était qu’à un âge insouciant. « Ne va pas de l’autre côté. Tant des nôtres qui ont osé s’y aventurer ont disparu. Nul ne les a plus jamais revus. » Que n’a-t-il pas entendu ce sermon ! Pourtant, force était de reconnaître que personne n’était jamais retourné de ce lieu pour raconter comment c’était.
Il n’est cependant pas comme les autres. Il le sait. Il le sent. Les dieux l’ont appelé de l’autre côté. Il veut savoir. Il veut connaître…quitte à braver les interdits. Mais à quoi servent les tabous, sinon à être transgressés ? Fort de cette assurance qu’il sait à toute épreuve, le jeune lapin se dresse fièrement sur les bas-côtés. Le fossé est encore salutaire. Il représente la dernière barrière avant le grand plongeon. La fragile créature hume les herbes, comme si elle voulait s’imprégner de ces senteurs exaltantes, de ces fragrances étourdissantes qui avaient bercé sa jeunesse, comme si elle voulait les emporter avant son ultime voyage. Puis elle dresse timidement sa tête au-dessus du talus. L’heure est venue.
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Dernière étape avant la frontière. Le moment critique arrivait. Une main sur la croix qui pendait à son cou, l’homme puisait la force dont il avait besoin pour s’encourager. Il ne pouvait reculer. Pas après le chemin qu’il avait parcouru. La capitale était déjà loin derrière lui. Son mur, ses barbelés, ses patrouilles. Tout ceci était à présent en arrière. Il n’avait que quelques mètres à faire pour goûter à la liberté.
Il connaissait le monde qu’il avait devant lui. La télévision lui en avait présenté assez d’images. Avec toujours le même commentaire. L’Autre était l’ennemi. L’Autre vivait dans une société à la fois décadente et terrifiante. Il pensait d’ailleurs que les autorités s’étaient abîmées dans une série de superstitions sans fondement et obscurantistes. Le pays riant qui s’ouvrait devant pouvait-il abriter les monstres de décadence et les démons tentateurs que les ondes se plaisaient à décrire, en insistant lourdement sur leur propension à la violence, à la haine, à la concurrence et à la débauche ?
De toute façon, tout cela importait peu. La mythologie du régime pouvait être ce que les décideurs voulaient qu’elle soit, cela ne le ferait pas reculer. Pour rien au monde il ne voulait demeurer dans ce pays ruiné par des années de soumission à des décideurs sans scrupules. Ils étaient des traîtres comme les autres. Ils défendaient la liberté en la couvrant de chaîne. Ils clamaient haut et fort leur amour de la vérité en déformant les événements à la télévision. Ils revendiquaient la lutte contre les impérialistes en enfermant les populations dont ils avaient la charge dans des villes contrôlées par la police politique. Les hommes en noir, les ombres de la Présidence. A y penser, les démons étaient plutôt dans son camp. Ils avaient perverti les esprits des citoyens et les avaient jetés les uns contre les autres. Où était passée la camaraderie ? Avait-elle d’ailleurs jamais existé ?
Il jeta un œil plein d’envie aux panneaux publicitaires qui se dressaient de l’autre côté. La liberté lui tendait les bras…par-dessus des barbelés, au-dessus d’un terrain bien dégagé. Elle l’appelait du haut de ses panneaux vantant les mérites de produits dont il ignorait jusqu’à l’usage. De son côté, les miradors et les casemates donnaient à la frontière un air de camp retranché.
Il remit la croix sous sa veste de cuir et sortit de l’ornière dans laquelle il se trouvait. Le moment arrivait.
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