L’homme était accroupi. Le rocher sur lequel il se tenait dominait l’entrée d’un immense défilé montagneux aux portes du désert. Sa silhouette se détachait nettement dans le ciel pur. Cette forme ténue au regard du chaos de roches environnantes, dégageait une force prodigieuse.
Il appréciait l’air du matin. Le soleil levant n’avait pas encore eu le temps de cuire tous les éléments sur lesquels il dardait ses rayons. La fraîcheur de la nuit persistait encore un peu, tandis que les dernières gouttes de rosée s’envolaient dans le ciel. Un fin tapis de brume se rétractait entre les parois du ravin, à mesure que l’astre croissait dans le ciel.
L’homme se laissait caresser par le vent. Une petite brise jouait avec les plis de sa robe brune et ceux du voile qui lui recouvrait le visage. Le courrant d’air était doux. Le froid mordant de la nuit disparaissait à son tour. Bientôt, la douce tiédeur ferait place à une chaleur infernale, qui ne cesserait qu’avec la chute du Soleil derrière l’horizon.
L’homme ne bougeait pas. Placé en équilibre sur la pierre, il laissait son esprit vagabonder au gré de ses sensations. Il s’imprégnait des forces de la nature. Son torse nu ressentait les vibrations du monde. Les yeux clos, il tentait de suivre la progression de l’astre grâce aux autres sens. Le toucher tout d’abord. La chaleur se faisait de plus en plus forte. Il le sentait dans son sang, sur son torse découvert. On approchait de l’heure où tout basculerait, où la nuit ferait définitivement place au jour et à son cortège de maux infernaux. Mais pour le moment, le combat n’était pas gagné et l’aube naissante restait, avec le crépuscule, le meilleur temps de la journée.
Des oiseaux se mirent à pousser leurs cris rauques. Des corbeaux sans aucun doute. Eux seuls vivaient dans ces contrées mortes. Eux seuls pouvaient s’adapter à l’environnement infernal qui les entourait, arrivant à capturer les petits rongeurs et les reptiles qui infestaient la région. Leur chasse venait de commencer. Ils se réveillaient dès les premiers rayons du soleil, prêts à fondre sur des proies venues profiter de l’humidité matinale du ravin, avant que l’aridité ne dessèche tout. Leurs cris se faisaient plus forts, plus puissants à mesure que l’on avançait dans la matinée. Les proies, parties s’abriter, devenaient plus rares. La compétition augmentait.
Affinant plus sa perception du monde qui l’entourait, l’homme sentait l’heure passer. Les plantes de cette région avaient appris à profiter de la moindre gouttelette d’eau, du moindre soupçon d’humidité pour éclore. Elles jouaient alors avec les quelques insectes habitant la faille. Les abeilles, dont les essaims étaient accrochés sous les abrupts, venaient butiner les fleurs odorantes. Celles-ci avaient déployées leurs corolles bariolées en un instant. La nappe de brouillard avait permis à ces plantes de prospérer. Elles libéraient des senteurs entêtantes, toutes plus fortes les unes que les autres. Il fallait qu’elles attirent le plus vite possible les abeilles et autres butineurs pour pouvoir survivre. Aussi se battaient-elles à coup d’essences sucrées et de senteurs mielleuses. Mais déjà les odeurs se faisaient plus ténues, plus rances. L’eau venait à manquer rapidement dans cette région. Les plantes se desséchaient très vite. Les corolles se refermaient et pliaient sous la chaleur despotique. Les tiges se repliaient sur elles-mêmes, puis s’enfonçaient dans la terre. En quelques minutes, le tapis vert et bariolé disparaissait aussi vite qu’il avait poussé.
La matinée avait enfin pour l’homme accroupi un goût savoureux. Un goût de sucre, qui se transformait en goût caramélisé, à mesure que le soleil grimpait dans la voûte céleste. La chaleur cristallisait les fines particules de sucres et de miel emportées par le vent jusqu’au sommet du ravin. Comme les odeurs, le goût finissait par devenir amer. Le jour croissant emportait avec lui les douces fragrances, les goûts légers de la matinée. Il desséchait la langue et le palais. Le jour avait un goût pâteux, âpre.
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