L'ordre des Geishas

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C'était sa première mission. Elle n'en revenait pas. Pour une fois que les autorités avaient cédé. Pourtant, elles étaient difficile sà convaincre. Tekyla le savait. Il lui avait fallu, à elle et à quelques unes de ses collègues frapper un grand coup pour se faire entendre des généralissimes gobelins.

La jeune gobeline venait d’être engagée comme geisha. Elle se moquait complètement de la nouvelle marotte qui soufflait comme une tempête sur Klûne et les marais environnants. Ce qui importait pour elle, c’était que cette fonction lui permettait de gagner honnêtement quelques klûs, sans devoir les voler. Elle avait pu, grâce à ce poste, sortir de la pauvreté dans laquelle elle vivait jusqu’alors.

Elle s’activait autour du foyer. La cérémonie du thé avait pris une importance considérable et il ne fallait pas qu’elle rate son coup. D’autant plus qu’un éminent général d’Uraken venait faire une petite visite d’inspection. Et Rat savait combien tous ces généraux étaient tatillons. Tatillons et imbus de leur personne. Les pires étaient bien sûr les représentants d’Uraken qui, à la mégalomanie inhérente des gobelins, avaient ajouté la méticulosité de ce qu’ils appelaient le raffinement. Pour Tekyla, il ne s’agissait d’autre chose que d’une nouvelle marque de la paranoïa qui caractérisait son peuple. Que croyaient-ils obtenir de Rat en organisant des cérémonies réglées au tour de cuiller près ?

L’eau frémissait. L’instant crucial n’allait pas tarder. Elle versa le contenu de la casserole dans une théière et attendit. C’était l’un des moments les plus importants de sa nouvelle fonction. L’infusion. Ce mot seul faisait frémir novices et geishas expérimentées. La moindre faute d’inattention suffisait à faire du thé la boisson la plus dégoûtante de Klûne.

Elle se souvint de son entraînement en tant que Geisha. Combien de fois avait-elle soulevé une théière ? Elle ne s’en rappelait plus. Son mentor la faisait recommencer à chaque fois qu’une goutte tombait de travers, coulait sur la soucoupe. C’était à se demander à quoi pouvait bien donc servir la coupelle de porcelaine sur laquelle reposait la tasse. Plus d’une fois elle avait eu envie de balancer son instrument de travail sur son odieux maître. Mais ce qui arrêtait son bras, c’était le sentiment qu’elle était utile à quelque chose.

Un sifflement tira Tekyla de ses pensées. C’était à elle de jouer. Elle prit le plateau sur lequel elle venait de déposer quatre tasses et la théière en porcelaine. Elle se présenta à la table des officiers d’Uraken. Lorsqu’elle servit le thé selon les rites qu’on lui avait enseigné, elle eut une pensée pour le général qui l’avait formé.

« Hawai te regarde ma vieille. Impressionne-le. Montre lui que tu es digne de cette mission. »

La cérémonie du thé se passa sans un accroc. Les officiers palabraient en dégustant leur thé, sous l’œil de Tekyla. Elle devait rester stoïque et, de temps en temps, participer aux débats. Comme s’ils se souciaient de ce qu’elle pensait ! Qu’est-ce qu’une gobeline pouvait comprendre à l’art de la guerre quand même les meilleurs stratèges pouvaient se tromper lourdement dans leurs appréciations martiales (et Rat savait combien ces erreurs étaient courrantes) ? Mais elle savait que cela n’allait pas durer.

Tout à coup, les officiers perdirent leur beau teint verdâtre. Ils pâlirent à vue d’œil. Peu à peu, leurs visages souriants cédèrent la place à d’horribles rictus. Des râles d’agonie remplacèrent les conversations stratégiques qui avaient trait à l’affrontement prévu pour le lendemain.

Délaissant les officiers agonisants, Tekyla rangea discrètement un petit sachet d’herbes brunes dans son kimono rituel et s’éclipsa tandis que les médecins accourraient, mais trop tard.

Tandis qu’elle se dirigeait comme si de rien n’était vers la sortie du campement, ses pensées vagabondèrent encore. Vers cette journée où elle avait pris les choses en main pour montrer à ces mâles arrogants qu’elles aussi avaient leur place dans l’armée. Elles qui n’étaient que cantinières, mal rétribuées, quand elles l’étaient, elles avaient trouvé dans leur quotidien les arguments nécessaires à leur progression sociale.

 

Elle se souvint de la tête du général quand il avait constaté que toutes ses troupes se plaignaient de mal de ventre. Au début, il avait cru à une ruse de la part de ces pleutres. Il faut dire qu’ils étaient très créatifs à la veille des grandes batailles…surtout pour trouver des excuses pour se faire porter pâle.

Mais quand il avait vu que même ses fidèles lieutenants et les plus fanatiques de ses soldats roulaient sur le sol en se tenant le ventre dans un concours de grimaces toutes plus horribles les unes que les autres, il s’était douté qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Tous les toubibs encore debout avaient été réquisitionnés et s’affairaient autour des malades. Le constat était toujours le même : intoxication alimentaire.

Le général n’avait même pas eu besoin de faire traduire les coupables dans sa tente. Elles s’y étaient rassemblées et l’attendaient, tout sourire. Il lui avait fallu se rendre à l’évidence, les cantinières pouvaient se révéler très utile. Il avait alors pris sur lui de constituer un bataillon de ces guerrières hors normes, sans que cette aventure ne filtre jusqu’aux plus hautes sphères. Que pouvait penser le haut commandement si des femmes participaient à ce sport masculin qu’était la guerre ?

Tekyla venait de remplir sa mission. Sans les chefs Uraken, les troupes de Yakusa n’auraient aucun mal à éliminer leurs adversaires. Cela leur donnerait un peu de souffle. Elle eut une pensée pour ses sœurs, habilement infiltrées dans d’autres campements uraken dans le même but : éliminer les têtes pensantes du clan en vue de la victoire de Yakusa. Certes, la Cérémonie du Thé venait d’être bafouée, mais n’était-ce pas là la méthode employée par Yakusa ? Ce général n’avait-il pas poussé la fourberie jusqu’à proclamer que l’on pouvait retirer un certain prestige à poignarder ses victimes dans le dos ? L’honneur était une chose utile, mais parfois encombrante, que l’on pouvait contourner au nom d’idéaux plus puissants. Voilà ce qu’avait retenu Tekyla.


Elle quitta le campement, sachant que le général Hawai serait fier d’elle. Si la bataille était un succès, l’ordre des Geishas de Guerre qui avait été mis sur pied à la suite de leurs revendications, ne serait plus caché aux yeux de Yakusa en personne. Elle et ses sœurs auraient enfin la reconnaissance souhaitée.

Maintenant, tout reposait sur le courage des mâles. Une fois encore, leur destinée ne dépendait plus d’elles.

Mais de toute façon, si ses rêves ne se concrétisaient pas, si cet ordre n’était pas fondé, elle irait vendre ses compétences à Klûne ou à Cadwallon. Après tout, n’était-elle pas un assassin de talent et un espion émérite. Elle pouvait s’infiltrer dans n’importe quelle place pour assassiner n’importe quelle personne. Il lui faudrait simplement se mettre en contact avec Cyanhur pour se voir ouvrir les portes des palais de Cadwallon.

Une grande carrière allait commencer. En tant qu’espionne assassin au service de Yakusa ou en tant qu’assassin à son compte à Cadwallon. Tout dépendait des mâles à présent.

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Dernière mise à jour de cette page le 26/01/2008

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