Des mots partout. Des ruines de tous côtés. La guerre est passée dans cette contrée. Elle y a laissé ses marques. Profondes cicatrices qui barrent le paysage de leurs sombres traînées. Des volutes de fumées s’élèvent en de nombreux panaches noirâtres. Autant de maisons parties en fumées. Autant de charniers et de bûchers. Les armées qui ont passées par là n’ont pas fait dans la dentelle.
Pas de quartier ! Massacrez les hommes, les femmes, les enfants. N’épargnez personne ! Le mot d’ordre est bien passé. C’est la Faucheuse qui doit être débordée. Tant pis, elle n’a qu’à recruter. Il y a pas mal d’âmes qui attendent de sortir des limbes. Plus le temps de s’apitoyer. C’est du travail à la chaîne. Forcément : les envahisseurs ne veulent laisser aucun opposant.
Mais la fureur est passée et la terre s’est relevée. Un homme erre dans les villages dévastés. Il hurle le nom de ses chers disparus. Mais il sait très bien ce qu’ils sont devenus. Une colère noire s’empare de lui. Son corps tout entier hurle au massacre.
« Deviens franc tireur », lui conseille son âme.
« Abats-les dans le dos », crient les mains.
« Torture-les », s’époumonent les sens.
Il saisit une pioche, le regard mort. Comme un automate, il marche droit devant. Il ignore les décombres fumantes, les marques laissées par les ennemis. Il n’a qu’un horizon : la vengeance. Une colline hérissée de potences et de bûchers. Il y crucifiera ses adversaires.
Il rejoint bientôt d’autres personnes. Toutes désireuses de se venger. Toutes armées avec ce qu’elles ont pu trouver. Toutes aussi automates les unes que les autres. L’affrontement risque de ne pas faire de blessés. Une froide détermination se lit sur leur visage.
C’est alors qu’il l’entend. Ce petit murmure. Ce souffle timoré qui point de temps en temps, lorsque les hurlements des appels à la vengeance se sont tus.
Ne fais pas cela. Ne renonce pas à ton humanité. Les tiens sont partis vers de meilleures contrées. Ton heure n’est pas venue.
D’abord, il refuse d’écouter cette voix. Mais peu à peu le doute s’installe. Tuer ne servira à rien. Après tout, cela ne fera pas revivre les siens. Mais il faut le faire. C’est l’honneur qui commande.
L’honneur ? Qu’est-ce que cela ? Tu te trompes. L’honneur ne vaut rien. C’est un des atours de la Vengeance. C’est la folie qui te guide. Tu n’es même pas expérimenté. Abandonne cette chimère. Vis pour perpétrer le souvenir des tiens. Mourir ne sert à rien. Sinon à déclencher des vendettas sans fin. Est-ce ce que tu veux ? Que le monde s’embrase à nouveau ? N’est-il déjà pas assez tourmenté comme cela ? Au contraire. Oppose à ces hordes barbares les affres de la civilisation. Tu dois vivre. Ce n’est pas le règne de la mort. Elle n’y a pas d’intérêt. Sans vie, la mort n’est rien. Elle n’existe pas. Elle n’a plus de raison d’être. Crois-tu qu’elle aime passer sur les champs de bataille ?
L’homme vacille. Il fait une pause. Les autres le dépassent, sans s’apercevoir de son arrêt. Ils poursuivent leur chemin vide de sens.
Regarde les. Tous des pantins. La mort n’en veut pas. Personne ne veut de martyrs. Ne lui donne pas l’occasion de pleurer. La vie continue. Vis ta vie comme un cri de haine jeté contre tes ennemis. Mais ne meurt pas. Cela ne ferait que leur jeu.
Demi-tour. L’homme n’a plus rien à faire. Il lâche son arme improvisée. Avant de partir, il jette un regard vers l’horizon. Les croix ont disparu. Les bûchers se sont éteints. A leur place, une femme, d’une froide beauté, toute de noir vêtue, le regard triste. Elle lève la main dans un salut et penche sa tête dans un sourire désarmant. Puis elle baisse la main et s’empare de sa faux. Elle a d’autres âmes à moissonner.
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