Un bruit de course résonne dans les égouts. Des talons claquent sur le sol métallique à un rythme soutenu. Un homme court à perdre haleine. De temps en temps, il jette un bref coup d’œil par-dessus son épaule, rapidement, puis force l’allure. Sa vie dépend de son endurance et de sa rapidité, car ce qui le poursuit semble se rapprocher à grande vitesse. Pourtant, il doit bien s’arrêter, faire souffler ce cœur qui s’emballe à cause de la peur et des efforts qu’il exige de son corps. Il profite d’un coin d’ombre pour s’adosser contre un mur et reprendre son souffle, voire même ses esprits. Les regards qu’il jette sont en effet rapides et trahissent sa nervosité. Mais ce n’est pas le moment d’abandonner. Son corps ne doit pas le trahir. La longue formation qu’il a eue en tant que commando de marine ne lui est plus d’aucun secours. Cela fait déjà longtemps qu’il a poussé les limites de son corps et qu’il les a dépassées. Il a puisé dans toutes ses réserves, même celles qu’il ne soupçonnait pas, la peur l’aidant en ce sens. Mais bientôt, ses jambes refuseront de le soutenir, se déroberont et le laisseront à la merci de son ennemi.
Une rafale de tirs résonne dans le boyau. Puis un cri horrible. Puis plus rien. Un autre membre de son escouade tombé. Un de plus. Il ne doit plus en rester beaucoup depuis leur rencontre avec leur adversaire. Peut-être est-il d’ailleurs le dernier survivant de l’équipe d’élite chargée d’éliminer la créature monstrueuse qui rampe dans les bas-fonds de la mégapole. Il ne peut en avoir aucune certitude. Il sait qu’il a fait comme tous ses infortunés compagnons : il a tourné le dos à son adversaire, foulant aux pieds l’idéal de son arme, pourtant brodé sur son holster. Mieux vaut la mort que le déshonneur ! Force était d’admettre que les commandos de marine n’avaient jamais reculé au combat. Ils en tiraient à juste titre leur fierté. Mais peut-être ne s’étaient-ils jamais attaqués à si forte et si épouvantable partie. Lorsque l’horreur dépasse les limites du supportable, quand bien même seraient-elles larges, il n’est plus question d’honneur, de réputation et de courage. Fuir est la seule option, même si elle reste déshonorante aux yeux de certains.
Les lumières autour de lui vacillent devant l’obscurité croissante. Certaines capitulent et meurent dans une dernière gerbe d’étincelles, alors que d’autres faiblissent lentement, comme si elles cédaient du terrain à regret. L’obscurité finira par vaincre, c’est certain, mais dans combien de temps ? Il palpe les poches de son gilet et en sort une lampe torche. Au cas où les lampes et veilleuses succomberaient aux ténèbres, elles qui sont déjà bien détériorées par la mousse, les algues et les fumées toxiques qui jaillissent des nombreuses conduites qui courraient sur le plafond ou le long des murs. L’environnement est hostile. Depuis le début il l’avait senti. Les fumées, les conduites qui se croisaient dans toutes les directions, les couloirs qui serpentaient brutalement et avec anarchie sous les rues. Tout cela faisait de cet univers un vrai coupe-gorge, glauque et sale, bien loin de l’image de propreté et d’ordre que véhiculaient les fiers et élancés gratte-ciel tout de verre et d’acier qui partaient à l’assaut du ciel. L’imposante cité avait deux visages : celui de la surface, propre, net, bien rangé, et le visage vérolé du labyrinthe anarchique et sale des souterrains étouffants et ténébreux. L’ode au progrès à la surface et la sombre réalité du poumon vital souterrain, dont les souffles des ventilateurs parvenaient avec peine à dissiper l’air vicié.
Il avait fallu pourtant se résoudre à sauter sous les plaques de fontes pour déloger le monstrueux être qui terrorisait le voisinage. Mais une fois seuls, le courage avait manqué. Tous avaient senti ce serrement si particulier qui enserrait leur cœur. Le monde, bien qu’étouffant, avait perdu la chaleur de la surface. Les bruits réguliers de ventilateurs imposants, destinés à assainir un air vicié, nauséabond et lourd n’avaient rien de rassurant. Ils constituaient le souffle d’une cité de l’ombre, vivante, battant au rythme d’un cœur d’acier et de rouages, un cœur attaqué par la gangrène d’une corrosion avancée qui menaçait toutes les structures. Beaucoup de passerelles menaçaient de plonger dans une eau fangeuse aux propriétés acides, tandis que d’autres s’étaient effondrées sans rémission. Le soldat se souvient de l’effroi qui le saisissait à chaque ombre portée. Cette peur qui le tient encore plus sûrement maintenant que le monstrueux minotaure du labyrinthe est lâché à ses trousses, cette créature sortie de sa torpeur pour attaquer les égoutiers, seuls êtres qui osaient affronter les ténèbres régulièrement et les faire disparaître.
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