Les jeux sont faits

Chers amis… ou ennemis (qu’importe au final),

 

Mon règne s’achève. Aussi, je veux laisser une trace de mes actes en tant que souverain éternel de cette contrée. « Eternel »… Voilà qui ne sonne plus aussi juste ni aussi bien qu’avant. Cela paraît même ridicule. Pourtant, quand je suis arrivé parmi vous, j’étais certain de tenir la durée. Je pensais, comme tous, que l’éternité était immuable, quelque chose de long… surtout vers la fin. Je ne croyais toutefois pas que ma fin allait arriver si rapidement, après quelques siècles de règne. Un bref passage sur cette terre diront certains de mes collègues un peu plus anciens et toujours en poste. A tout bien y réfléchir, je n’ai en effet pas tenu très longtemps. Une petite demi-dizaine de siècles. C’est bien peu. Je n’ai pas eu le temps de mener à bien mes projets. Et j’en avais… trop même. Je ne savais pas lequel entreprendre en priorité. Alors je les ai tous commencés en même temps. J’en ai aussi abandonnés beaucoup en cours de route, et imaginé puis monté d’autres. Rétrospectivement, j’ai beaucoup commencé mais peu terminé. A vrai dire, le seul qui se termine, c’est mon règne sans partage. Tous les autres ne sont que des ébauches. Ils me plaisaient pourtant au début. Mais allez savoir pourquoi, une fois commencés, ces projets ne me tenaient plus autant à cœur. Je voletais de projet en projet, d’idées en idées. C’est mon problème : je suis inconstant. D’ailleurs, ce témoignage que je veux laisser, quelle certitude ai-je de ne pas l’abandonner en cours de route ? Ou bien de lui garder une structure que vous, pauvres humains à l’esprit si limité qu’il doit être d’une rigueur désolante, puissiez suivre. Vous n’avez pas les moyens de remonter ma pensée fulgurante et mon art volage, aussi dois-je me forcer à garder une certaine cohérence, ce qui ne va pas avec ma personnalité.

 

Mais je m’égare. J’ai écrit que j’avais des projets à ne plus savoir qu’en faire. Mais maintenant que je suis sur le point de laisser ma place, je m’aperçois que je n’aurais rien laissé de mon passage. Je n’aurais peut-être déjà pas dû éliminer tous les historiens. Sur le moment, cela m’a paru une très bonne idée. J’étais un jeune souverain débutant. Je ne tenais pas à ce que le souvenir de mon prédécesseur ne soit trop vivace. Vous savez ce que c’est. J’aurais entendu à longueur de journée les sempiternels « avec lui c’était différent », « c’était mieux avant »… Donc liquider ceux qui étaient chargés de véhiculer ce souvenir m’avait paru la chose à faire. Maintenant, je regrette de ne pas les avoir remplacés. Certes, c’était amusant de voir ces mobiles de chair et d’os se balancer mollement sur les pignons de mes tours. Cela dit, qui va raconter mon histoire, alors que je ne laisse rien de ma présence ? Je vais donc m’improviser biographe officiel de ma personne. Un rôle qui me convient. Je vais pouvoir m’interroger, me critiquer… Pas trop quand même. Il ne faudrait pas que j’attire le regard acéré des officiers zélés qui se chargent de la censure. Il serait fâcheux que je termine plus tôt que je ne le devrais. Déjà que je termine plus tôt que je ne le voudrais…

 

Mais il faut bien commencer par le début… Ou par la fin et remonter le temps… Ou prendre des passages au hasard dans mon existence. Que de choix. Trop pour moi qui ne suis plus qu’un dans ce corps que je vais devoir quitter. Et si je commençais par me présenter. Après tout, je vais être remisé un bon moment dans les placards du temps. Les humains ayant autant de mémoire que des limaces, je me dois de laisser une trace de mon nom, pour l’avenir. Vous accrochez beaucoup d’importance aux noms, fussent-ils imprononçables. Ca a l’air de vous rassurer. Le problème, c’est que je n’en ai pas. Ou bien, j’en ai beaucoup. A vous de choisir. C’est comme cela que j’ai toujours fait. Beaucoup de possibles, peu de réalisations. Et vous face aux choix que je vous laisse…Cela m’amuse. Vous voir vous débrouiller, tenter de peser le pour et le contre alors que ce que je propose est si simple, voilà qui est désopilant. Donc je ne m’appelle pas. Et encore, c’est une façon de m’appeler…qui n’en est pas une tout en en étant une. Vous me suivez ?

 

Je crois, pour ne pas vous embrouiller, que je vais sauter ce passage pour ne revenir qu’à l’essentiel. Je pars donc. Mais comme on dit : je ne pars que pour mieux revenir. Comme la poisse. On ne se défait pas de moi aussi facilement, ni aussi irrémédiablement que mes opposants se plaisent à l’imaginer. Que serait la vie sans moi ? Rien. Un ennui mortel. Je vais revenir, un jour ou l’autre. Et vous m’accueillerez les bras ouverts. Bien sûr, mes passe-temps vous horrifient, tout comme ma manière de gouverner, mais cela ne changera rien à ce que je viens de vous révéler. Je vous parlais des mobiles faits avec les historiens qui peuplaient avant mon royaume. Je trouvais cela reposant, de les voir se balancer au gré du vent. Je suis un artiste. Un artiste incompris, mais que vous n’osiez contester, de peur de finir dans mes œuvres d’art. Ces quelques siècles ont été pour moi une véritable source d’innovation et d’inspiration. Je n’aurais jamais pensé être aussi créatif. Et pourtant, j’ai laissé libre cours à mon imagination. Mon art était brutal, grossier à mes débuts. Rivières de sang, mobilier fait avec les restes de mes ennemis, … et j’en passe. Comme tout le monde, j’en étais à mes balbutiements. Puis est venu l’âge de raison. Après quelques décennies, j’en suis venu à être moins expéditif. Vous voir sombrer dans la folie était follement amusant. Je vous laissais mille choix, mille possibilités. Je vous ouvrais les portes de mon esprit. Vous y vagabondiez sans repères. Tuer était moins amusant que ce nouveau jeu. Le chaos sait se renouveler, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Vous allez en faire l’expérience.

 

Toutefois, je tiens à apporter une précision : je n’étais certainement pas le fou sanguinaire que mes détracteurs se plaisent à le dire. Je n’ai pas massacré tout le monde. Vous êtes là pour en témoigner. Je vivais en bonne entente avec vous. J’étais un maître ouvert, à l’écoute, même si parfois lunatique. Je le reconnais volontiers : je pouvais changer d’attitude en une fraction de seconde ; passer de la cordialité de bon augure à la colère irraisonnée. Vous vous y êtes habitués durant mon règne… du moins pour beaucoup. Il fallait savoir me prendre et beaucoup y sont parvenus avec brio. Mes plus proches collaborateurs humains ont duré très longtemps. Ils savaient quand parler et quand se faire discrets. Et puis, ma personnalité enjouée, mes rires francs faisaient facilement oublier mes accès de rage, mes colères tempétueuses, ma violence déchaînée. Toujours le mot pour rire, même quand je jouais avec les crânes de ceux qui avaient osé s’opposer à moi alors que je n’étais pas d’humeur. Un bon mot pour faire disparaître la tension d’une exécution. Vous m’aimiez pour cela : j’avais une personnalité tranchée ; c’est ce qui me rendait plus humain que ce qui va arriver.

 

Oui. Je connais mon ennemi, celui qui va me remplacer au sommet de ce monde… ou alors mon ami de toujours. Je ne sais pas trop quel sens accorder à ce mot. Ami… ennemi… tout dépend de mon humeur. Je peux vous dire que vous avez fini de rire. Je sais ce que vous pensez : pire que moi, cela n’existe pas. Comme vous vous trompez ! Je le sais. Vous me pensiez irascible, mesquin, autoritaire et expéditif (soit dit en passant, ce sont là des compliments qui me vont droit au cœur… que je n’ai pas). Vous n’avez encore rien vu. Je suis beaucoup plus facile à vivre que ce qui va arriver. Ma créativité, ma personnalité facétieuse… tout concourrait à atténuer ce que vous prenez pour des défauts. Mon rival ne connaît pas l’humour, alors que moi si, quand bien même est-il aussi décalé et morbide.

 

Cet ennemi, vous le connaissez sous le nom d’Ordre. C’est lui qui va mettre fin à la fête. Il n’y a qu’à lire ce que proposent ses adeptes. J’ai toujours fait la traque à ces terroristes qui venaient refroidir les ardeurs de mes collaborateurs les plus zélés. Ils sont d’un ennui. Toujours rigides, coincés. Un peu comme des trouble-fêtes. Ils veulent l’ordre, la stabilité et je ne sais quelle autre sottise. J’ai encore en tête une de leurs opérations d’éclat. Je donnais une fête comme je sais les faire. Des danses, de la musique, quelques divertissements moins conventionnels à base de sang et de tripes (je sais recevoir, je suis connu pour cela, entre autres)… La fête battait son plein lorsqu’ils sont arrivés, arme au poing. Ils ont terrassé dix de mes plus proches collaborateurs. Assassiner, tuer… ce n’est pas très gênant. Après tout, personne n’est irremplaçable, pas même moi à ce que je découvre. Et puis, ils ajoutaient un peu de piment dans ma fête. Enfin, ils auraient pu. Mais c’était sans compter leur manque de coopération, leur manque d’expression. On aurait dit qu’ils n’éprouvaient rien. Pas de haine, pas de peur, pas de colère, pas de pitié. Des machines froides, implacables. Ils ont refroidi l’ambiance en un rien de temps ! Voilà les émissaires de l’Ordre. A côté, mes amis sont plus frivoles, plus théâtraux. Il est plus amusant de les voir à l’œuvre que ces terroristes dont je croyais n’avoir fait qu’une bouchée.  Mais ce n’est encore rien. Leur maître est bien plus rigoureux, plus que vos mathématiciens… et vous savez comme ils peuvent être rigides dans leur façon de voir le monde !

 

L’Ordre, cela fait longtemps que vous ne l’avez pas vu. Il se pare des atours de la stabilité et de la Loi. Ces deux mots chantent à vos oreilles comme les cloches de vos églises. Cela je ne le comprends pas. Pourquoi aimer la stabilité ? Le chaos, le changement n’est-il pas plus agréable ? Il dissipe l’ennui, chasse la morosité, encourage la création. J’ai certes des défauts. Je me laisse parfois entraîner par mes changements de personnalité et par mon esprit créatif et volage. Mais au moins, avec moi, il y a de l’action. Avec l’Ordre, attendez-vous à …rien. C’est un glacier. Incorruptible et sans pitié. Il n’apprécie rien hormis son code de lois bien aimé. Il considère l’art et la création en général comme une déviance. Pas de musique, pas de peinture. Quel ennui, non ? Tout se qu’il touche se transforme en glace. Une vie éternellement figée. Pas de découverte non plus, car se serait remettre en question son pouvoir. Que dire de plus à son sujet ? Lui aussi n’aime pas la contradiction. Il est tout comme moi, à ceci près, je dois le reconnaître, que vous savez quand vous allez susciter sa colère car il a eu l’intelligence… ou la bêtise de codifier toutes les actions, jusqu’à la plus triviale. Il n’y avait pas beaucoup de lois chez moi, ce qui est peut-être une erreur. Chez lui, il y en a trop. Et gare à celui qui ne les respecte pas, à qui s’en détourne ne serait-ce que d’un millimètre. Il a ses démons lui aussi, plus impitoyables que les miens. Ils espionnent, surveillent et surgissent sans prévenir. Est-ce cela que vous aimez ? Et dire que vous me trouvez étrange !

 

Il faut que je fasse mes valises. L’Ordre va arriver. Je me dois d’avoir fait place nette, c’est écrit dans mon contrat. Je vais regretter ces moments que j’ai passés avec vous. Je pleurerai vos émois lorsque vous m’adressiez la parole, ces airs hagards lorsque vous vous trouviez face à l’un de mes changements d’aspect et de caractère... J’aurais bien aimé que ces moments durent plus longtemps. Comme je vous l’ai dit, je ne m’attendais pas à partir si tôt. Ce n’est néanmoins pas moi qui décide. Aussi étrange que cela puisse vous paraître, il y a quelqu’un au-dessus de moi, quelqu’un d’encore moins amusant que l’émissaire de l’Ordre. Inimaginable, non ?

 

Je suis allé me plaindre auprès du Seigneur de l’Equilibre, l’instance supérieure. Mon temps était bien trop court. Beaucoup plus que celui pendant lequel a régné le précédent émissaire de l’Ordre que j’ai remplacé. J’ai bien essayé de l’amadouer, de l’attendrir, de le corrompre, de le menacer. Hélas, tant d’efforts déployés en vain. Il s’est contenté de me désigner sa balance fétiche et de me dire que le temps qu’il m’avait imparti s’était écoulé et que l’heure était venue au Chaos de laisser la place à l’Ordre. Il est tellement incorruptible, tellement à cheval sur ce règlement immémorial qu’on dirait l’Ordre lui-même. Je me demande s’il ne triche pas en faveur de mes ennemis. C’est très suspect. Comment faire confiance à quelqu’un qui a le même raisonnement que mon adversaire ? Comment ne pas penser qu’il se sente solidaire de l’Ordre ? Or, comme il n’y a pas moyen de vérifier son équité, il faut se plier à ses lois. Quelle ironie… moi, me plier à un ordre ?

 

Hélas, il le faut bien. Ceux qui ont voulu contrevenir à sa Loi ne s’en sont pas remis. C’est pourquoi je vous dis au revoir ;  pas adieu : je vous l’ai déjà dit. Le chaos revient, c’est inéluctable.

 

Et surtout, amusez vous le plus possible avant l’arrivée de votre prochain maître. Vous ne pourrez plus le faire durant quelques siècles !

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Dernière mise à jour de cette page le 24/10/2009

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