
Voilà dix jours que j’ai acheté ce livre, l’Onironomicon. C’est un ouvrage bien étrange qui m’a été échu. Je l’ai trouvé chez un bouquiniste. Le titre de ce livre m’étonna. De quoi parlait-il ? Il n’y avait pas de résumé, pas de prologue. Rien qui ne puisse m’indiquer ce dont il était question. Le bouquiniste ne sut pas me décrire ce dont il traitait. Peut-être n’avait-il jamais ouvert les pans de bois et n’avait jamais feuilleté les pages séculaires. Ma curiosité étant piquée au vif, je fis l’acquisition de l’objet. A défaut d’être intéressant, il pouvait être décoratif. La couverture donnait l’impression d’être un matériau vivant, sans cesse changeant, au gré des humeurs du Soleil et des nuages, au gré de mon positionnement. Des bandes multicolores se déployaient telles l’éventail radieux des geishas. A ma connaissance, bien peu d’objets montraient une telle symphonie de couleurs.
Dix nuits que j’essaie de mettre de pratique ce que j’y ai lu. Je l’ai dévoré en une soirée tant il m’intriguait. Une porte inconnue. Explorer les tréfonds de mes songes. Voilà qui m’attirait. Mais hélas, il faut croire que je ne sais pas lire dans mon cœur. Rien que de très banal. Je suis statisticien. Pour moi, les hommes sont des chiffres alignés dans des tableaux. Je les vois entre les lignes, je pénètre leur vie en croisant les colonnes de signes cabalistiques que j’entre consciencieusement dans les machines de l’Institut de sondage, dont je bannis ce qui n’est pas quantifiable, ce qui ne peut ressortir des questionnaires et autres paperasses administratives. Or, ce que j’ai repoussé pour mon travail me fait défaut aujourd’hui. Suis-je devenu une machine, identique à celles qui, dans la haute tour de verre dans laquelle je travaille, ingèrent les sommes de données que j’enfourne dans leurs gueules informatiques ?
Force est de constater que mes premières expériences furent loin d’être convaincantes. Pas de porte en vue. Des songes tout à fait communs. Sans doute fut-ce là une époque d’entraînement, histoire de retrouver une certaine candeur que j’avais perdue. Tâche ardue qui se présente, puisque j’ai dans l’idée de consigner ce que j’ai pu voir pour la postérité.
Mes efforts ont été pourtant couronnés de succès cette dixième nuit. J’ai enfin aperçu la porte. Elle attendait, cachée dans les méandres de mon esprit, que je la trouve. Un simple cadre de bois, dans une haie du jardin que je traversais. Je le concède c’est un peu étrange. Cela dit, rapporté à l’environnement onirique, cela ne tranchait pas. Imaginez un monde où les dimensions n’ont pas d’existence, un monde dans lequel les escaliers grimpent le long des murs, mais également le long des plafonds plantés d’arbres pour rejoindre des rivières montant à l’assaut du plancher. Une telle porte passe alors inaperçu. Une étrangeté de plus dans un univers où la normalité n’a pas cours.
Cependant, lorsque je me suis approché d’elle, j’ai immédiatement su qu’elle n’avait pas sa place ici. Une force mystérieuse émanait d’elle, plus mystérieuse encore que les fenêtres ouvrant le plancher sur un ciel azur. Le sol était flétrit à ses pieds et elle ressemblait plus à une prothèse rejetée par les haies qu’à un élément symbiotique bien intégré. Je crus alors l’entendre vibrer à mon approche. La poignée semblait attirer les mains. Je la vis se tordre et s’allonger pour se placer dans mes paumes hésitantes. Devais-je l’ouvrir ? Une soudaine appréhension s’empara de moi. Mes craintes les plus primaires surgirent en moi comme un geyser tumultueux. Une peur presque instinctive qui me fait redouter ce que je ne connais pas.
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