La journée se terminait dans la rue commerçante. Les boutiques fermaient une à une tandis que les passants se faisaient plus rares. Les derniers clients sortaient des échoppes, quelques sacs à la main. Derrière eux, les rideaux de fer se baissaient sur les vitrines éteintes. Les objets exposés retournaient dans l’ombre, en attendant le lendemain.
Comme tous ses confrères, le vendeur de marionnettes fermait sa boutique. Il rabattit les lourds volets de fer qui protégeaient les vitrines. Leur grincement sonnait étrangement dans la rue désertée, comme s’ils gémissaient. Puis il retourna dans son magasin. L’atmosphère était différente de celle de la journée. Plus personne pour parler, murmurer et flâner devant les étagères de bois, les vitrines d’exposition et les tables basses. Le silence régnait en maître. Il n’y avait plus que le vendeur et ses poupées alignées par dizaines sur les présentoirs. Certaines pendaient au plafond, suspendues par leurs fils à des crochets. Il passa auprès de chacune d’elles. Il les effleura, rajusta leurs vêtements défaits par les clients qui les examinaient avant de les reposer ou de les acheter. Il s’approcha de l’une d’elles, sa plus jolie, celle qui trônait en meilleure place. Une petite princesse articulée, à la belle robe de soie légère et aux longs cheveux blonds. Il passa son index sur son visage afin de remettre en place une mèche rebelle, puis la reposa délicatement dans son écrin de satin et de velours. Elle était sa fierté, sa réussite, l’accomplissement de son œuvre. Il s’apprêtait à quitter son office pour se rendre dans son domicile, dans l’arrière boutique. Un dernier regard à l’assemblée de pantins aux habits colorés, travaillés, fouillés, puis il éteignit la lumière avant de partir pour la nuit.
Lorsque la porte se referma, l’atmosphère changea encore. C’était le moment du silence et des ombres. La pâle lueur de la lune pénétrant par les vitrines conférait au magasin et à ses occupants de bois et de chiffon une allure spectrale. La lumière s’éternisait sur la petite princesse, caressant avec douceur ses traits parfaits, faisant rosir les fossettes rouges de ses joues, jouant avec le blond de ses cheveux.
Pourtant, ce n’était pas ici qu’il fallait regarder, mais dans un recoin sombre de la vitrine, un recoin laissé obscur par une poutre grossière sur laquelle pendait un drap de velours rouge, un recoin facilement oublié. Une petite marionnette y était suspendue par les fils accrochés à ses mains, ses pieds et sa tête. Celle-ci était relâchée, le menton posé contre le thorax, alors que les bras pendaient sagement le long de son corps. Elle était plutôt quelconque. Ses habits n’étaient pas aussi beaux que ceux de la princesse endormie, ni aussi gracieux que les voiles de satin des danseuses alignées à côté d’elle. Elle était simplement vêtue. Une robe sans atours, un chemisier blanc. Rien qui puisse attirer le regard. Il en allait différemment pour son visage. Elle n’avait rien à envier à la princesse, ni aux danseuses de harem. Au contraire. Ses yeux semblaient briller, ses joues roses paraissaient vivantes. Le sculpteur qui avait tourné cette poupée et peint ce visage, avait donné une telle chaleur dans cette face qu’elle paraissait douée de vie. Une vie bien vite oubliée par la lune, qui était passée fugacement sur elle, pour illuminer la déesse des lieux, la petite princesse sur son piédestal de satin et de velours.
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