Mauvaise journée

Les douze coups de minuit sonnèrent. La nuit était assez calme dans ce quartier de Klûne. La plupart des gobelins étaient rentrés dans leurs demeures. Certaines étaient encore éclairées. Des accords stridents en sortaient, témoignant de réceptions qui s’y tenaient. La plupart des parvenus qui vivaient en ces lieux tenaient à montrer à tous leur statuts en organisant des réceptions toutes plus onéreuses les unes que les autres. C’était un fait. Plus on avait de klûs, plus on les dépensait. L’ostentation, calquée sur celle des membres fortunés de la klûtocratie, était devenue un véritable rituel. Personne n’y coupait. C’était en quelque sorte le moyen de prouver à tous son statut social, mais aussi de blanchir une partie de l’argent, souvent des faux klûs, plus vrais que les vrais qui ne faisaient que se déprécier.

Une ombre se profilait pourtant dans le ciel éclairé par une lune resplendissante. Un étrange appareil à la voilure démesurée se déplaçait au-dessus des toits, laissant derrière lui un panache de fumées noirâtres. L’engin pétaradant se posa sur un toit plat d’un champignon habité. Un gobelin en surgit, crachant ses poumons. Il était habillé de noir de pied en cape. Son visage était dissimulé sous un masque à gaz et des lunettes utilisées par les insensés qui pilotaient les prototypes golgoth.

Le gobelin descendit dans la rue et déplia un parchemin. Il s’escrima à le lire à la lueur de la lune avant de se décider à utiliser son briquet. Puis il reporta son attention sur le panneau branlant qui indiquait le nom de la rue.

- C’est bien ma veine, pesta-t-il. Je me suis trompé de deux rues !

Des bruits de pas, ainsi que des soupirs et des grognements le firent sursauter. Une patrouille de la milice se dirigeait dans sa direction. Elle n’avait certainement pas vu son cycloplane, mais elle pouvait débusquer son propriétaire. En effet, les miliciens étaient plus concernés par ce qui se passait au sol que dans les airs et encore plus par le liquide qui glougloutait dans leurs flasques.

Aussi furtivement que possible, le gobelin s’esquiva dans une ruelle qui, l’espérait-il, le conduirait à l’avenue qu’il devait rallier. La chance était avec lui. Il fut bientôt en vue de son objectif. Un palais fragile crénelé d’une multitude de tourelles et d’échauguettes dressa ses quatre étages illuminés. Les habitants y faisaient une noce à tout casser. On pouvait entendre la musique jouée. Un massacre de Rat Sauve l’Empereur à faire grincer des dents un pirate aux chicots cariés ! Mais qu’importe. Ce boucan allait servir les intérêts du gobelin en maraude. Il devait s’introduire dans l’édifice pour dénicher des documents compromettants. Le propriétaire des lieux était en effet soupçonné de mettre en circulation des quantités inimaginables de fausses monnaies. La Direction Gobeline de Sécurité et d’Enlèvement, la célèbre DGSE, l’avait personnellement chargé de cette mission. La première qu’il avait à conduire ! Il s’était bien documenté avant de se lancer à l’aventure. Il avait relu tous les incontournables du genre, tous les fondamentaux, tous les ouvrages de base. Au moins deux fois chacun. Mais celui qui l’avait guidé durant ses deux années d’école, c’était Agent Pipeth contre Docteur Da. Une vraie mine d’information !

Le jeune espion se précipita dans une impasse de service. Là, il pouvait pénétrer dans le palais sans éveiller l’attention. Il détacha sa ceinture, en fait un filin accroché à une petite arbalète déjà armée et la pointa en direction des corbeaux qui soutenaient le toit. Un gadget préparé par la R&D dirigée par Golborak en personne. La boucle se déploya, prenant la forme de la petite machine. Une pression et le filin partit en chuintant pour rebondir sur les corbeaux. La pointe émoussée retomba sur l’espion qui maudit le génial concepteur, l’ingéniard Kyu, un ancien adepte de l’école Uraken, recyclé dans la confection d’ustensiles pour espions. Le gobelin arma à nouveau son filin et retenta l’expérience. Cette fois-ci, le filin s’ancra profondément dans le bois.

Le gobelin commença alors son ascension. Hélas, à peine arrivé à mi hauteur, son pantalon voulu regagner le sol. Tentant par tous les moyens de sauver son honneur tout en poursuivant sa progression, il poursuivit de ses imprécations silencieuses l’ingégniard qui n’avait manifestement pas pensé à l’utilité pratique des ceintures. Il parvint finalement au terme de ses acrobaties, replaça sa ceinture, ajusta son pantalon et se faufila dans le couloir plongé dans la pénombre. Les chandelles venaient de s’éteindre, favorisant sa mission.

[suite] 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 23/01/2008

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