Le messager de l'Apocalypse

 

Des pas déchiraient le silence qui régnait dans l’établissement. D’une démarche rapide et déterminée, un homme avançait sans jeter un seul coup d’œil aux portes ouvrant sur d’autres ailes du vaste bâtiment. Les plafonniers diffusaient une lumière crue, irréelle alors que les fenêtres donnaient de l’extérieur un tableau sombre et ténébreux. Son ombre le précédait et se glissait de manière inquiétante sur le marbre blanc. L’homme marchait au milieu du couloir, comme s’il cherchait à éviter que sa silhouette ne grimpe sur les murs et ne le gangrène.

 

Tout dans son attitude et son apparence trahissait la tension. Il portait un costume dont la veste n’était pas attachée sur le devant, par-dessus une chemise mal boutonnée, montrant qu’il s’était vêtu rapidement, non plus que celui de se coiffer car il offrait le triste spectacle d’une chevelure en désordre, sans souci de régularité. Ses yeux hagards se portaient sur les quelques feuilles froissées qu’il cramponnait dans sa main droite. Les lisait-il ? Probablement pas. Les regards qu’il lançait étaient trop rapides pour permettre une étude approfondie de ces feuillets arrachés à un cahier de petit format sur lesquels une main malhabile avait jeté fébrilement quelques mots à la hâte, sans se soucier d’un éventuel lecteur.

         ― Comment ai-je pu en arriver là ? Comment cela s’est-il produit ? ne cessait-il de répéter, tout en contemplant les bouts de papier fripés, pour se persuader qu’il ne rêvait pas.

Il s’arrêta devant une porte comme les autres, frappée du numéro 666. Un faible sourire, plus ironique que chaleureux dissipa fugacement l’ombre qui stagnait sur son visage. Mais il reprit bien vite son air hagard et ouvrit la porte de la cellule.

 

Assis contre un mur doublé de coton synthétique assurant une excellente isolation, l’occupant des lieux griffonnait quelques mots sur un petit cahier. Comment s’était-il procuré ces outils interdits en ces lieux ? Le responsable de l’asile ne le savait pas et ne semblait pas s’en émouvoir, à en juger par le regard mort qu’il posa sur son pensionnaire tellement absorbé par son occupation qu’il ne s’était pas retourné pour accueillir le nouveau venu. Pourtant, ce fut d’une voix douce que celui qu’on avait préféré écarter de la société pour raisons psychiatriques  s’adressa à lui.

 

― Monsieur le directeur, que me vaut l’honneur de votre visite ?

― Comment est-ce possible ? se contenta de répéter le chef de l’asile psychiatrique sur un ton suraigu.

― Je vous avais pourtant prévenu, monsieur Simon Daniel. Vous ne m’avez pas cru et m’avez immédiatement colloqué dans cette prison, loin de tout.

― Vous savez ce qui se passe dehors ?

― Ces murs ont l’avantage de me procurer le silence et la quiétude auxquels j’aspire depuis que j’ai connaissance de ces événements, mais ils ne sauraient me couper de ce monde que je sais condamné.

 

Simon s’assit en face du détenu, sans prendre la peine de fermer la porte. Il ne s’était pas posé la question de savoir si l’homme allait en profiter pour prendre la fuite. De toute manière, il s’en moquait. D’autres soucis, plus sérieux, rendaient une éventuelle fuite d’un malade dérisoire. Il enfouit sa tête dans ses mains et poussa un long soupir. Oui, comment en était-il arrivé à ce point, pour oser s’asseoir, seul, en face d’un prisonnier considéré comme extrêmement dangereux. Il fallait que les événements soient à ce point terribles pour que le chef du centre oublie les règles de sécurité les plus élémentaires. Règles qu’il avait lui-même fixées.

 

 

***

Tout avait commencé la veille. La police lui avait apporté un nouveau pensionnaire. Après avoir étudié son cas  d’un délire de la persécution et de paranoïa, le tout allié à une extrême violence envers les autres comme envers lui-même. Il fallait dire que le dossier monté par les autorités judiciaires avait de quoi faire frémir. Le sujet, répondant au nom de Damien Cavert, avait prétendu que des voix le menaçaient et le poursuivaient. Il avait même dit qu’une créature monstrueuse le hantait les jours comme les nuits.

 

― Qu’est-ce qui vous a fait croire que son cas relevait de mes services ? avait demandé le professeur Simon Daniel à l’inspecteur qui avait convoyé le détenu.

― Nous l’avons arrêté alors qu’il haranguait la foule en centre-ville. Il s’était mis debout, sur le capot d’une voiture arrêtée à un carrefour et déclamait un discours d’illuminé…

― Ce sera à moi d’en juger, l’avait coupé le directeur de l’asile.

― Comme vous voudrez. Cependant, il ne cessait d’évoquer l’Apocalypse, la fin du monde, le retour des maladies… bref, tous les maux imaginables devaient faire leur apparition. Selon lui, nous étions les complices des forces diaboliques et favorisions leur retour sur Terre par nos actes et notre dépravation… Il va sans dire que nous lui avons demandé de se taire et de descendre. Il n’a rien voulu savoir. C’est quand nous l’avons empoigné que tout a basculé.

 

Le directeur s’était callé le dos dans son fauteuil et avait écouté avec attention le récit détaillé de la scène par l’inspecteur. L’homme avait agressé les fonctionnaires de police. Il s’était jeté sur eux en proférant des insanités, à l’aide du vocabulaire le plus cru que l’inspecteur avait pu entendre tout au long de sa carrière pourtant bien remplie. Il avait déployé une force considérable au point qu’il avait fallu plus de dix hommes pour maîtriser le forcené qui se défendait dents et ongles.

 

― Trouble de la personnalité… avait murmuré pensivement le directeur. Peut-être une schizophrénie. La paranoïa était plus évidente.

― Et vous n’avez pas vu son domicile, avait laissé tomber malicieusement l’inspecteur en étalant quelques photographies.

 

Les clichés dévoilaient un intérieur encombré d’objets ésotériques, de crucifix, de croissants musulmans , de pieux. Les murs disparaissaient sous des versets tirés de la Bible, du Coran, de la Torah et de tous les autres livres sacrés des religions reconnues dans le monde. Le tout constituait un assemblage assez hétéroclite pour un esprit qui ne partageait pas la même vision du monde que celui de Damien Cavert. Mais ce qui était le plus étonnant résidait dans l’incroyable amoncellement de feuilles de papier qui jonchaient le sol et recouvraient les meubles.

 

― Ce sont les tracts qu’il distribuait quand nous l’avons appréhendé, l’avait informé l’inspecteur. Ce qui est curieux, c’est que ce sont des poèmes. Tous identiques…

Puis il s’était levé et avais pris congé.

― Si vous voulez un conseil, avait-il laissé tomber avant de refermer la porte, faites bien attention à ce lascar. Il tenterait de se suicider que cela ne m’étonnerait pas.

 

 

***

 

 

[suite]

Dernière mise à jour de cette rubrique le 03/06/2008

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