
Un univers grisâtre. Un monde de fumées nocives, de jets de gaz incandescents. Un ciel sans cesse obscurcit par les sombres nuages crachés par les gosiers des usines, ces cheminées innombrables qui découpent l’horizon de leur silhouettes interminables. Un monde informe. Un chaos organisé. Des bandes d’asphaltes se dressent, s’enroulent autour de piliers titanesques pour rejoindre le ciel, avant de replonger vers l’enfer de métal et de béton que constitue cette immense ville qui étale ses immenses tentacules sur la terre, taillant dans les montagnes, se répandant sur les plaines, au-dessus des fleuves, telle une lèpre incontrôlable gagnant sur la mer des parcelles de terrains chèrement jetés au mépris des vies. Le monstre d’acier et de tours ne se satisfait pas de s’étaler comme une immense vérole dans la région, mais fait entendre sa présence par un concert tonitruant d’avertisseurs sonores, de cris venus des grues qui tournoient, perchées au-dessus du vide, au sommet des tours titanesques qui veulent défier le ciel et le monde des nuages. Un bourdonnement continu s’échappe des autoroutes et des rues. Une présence insupportable, même pour ses habitants. Mais il faut bien vivre, se regrouper pour travailler, survivre, manger, …
Pourtant, dans cet univers sinistre et froid peut s’épanouir une fleur éphémère. Un grain de poussière divine égaré peut germer en enfer, le temps que les maîtres de lieux ne s’aperçoivent de l’erreur. Les méprises ne durent jamais longtemps. Les démons qui vivent dans ces repaires d’airain de béton et d’asphalte sont dénués de poésie et d’attention. Ils agissent tels des automates. Ils sont à l’image de leur monde : réglés par les rouages d’une machinerie complexe, soumis au rythme d’innombrables cadrans, d’aiguilles et de chiffres. Heures, minutes, secondes, listings, comptes. Le chiffre est roi, le chiffre annihile l’humanité. Le matin pressés, le soir éreintés. Tout un peuple privé d’émotions et d’imaginaire. Plus de temps à perdre pour le mystérieux et le fabuleux. Le fantastique ? Cela n’existe plus, pas même dans leurs pensées. Ils sont donc, pour la plupart, passés à côté d’un fugace instant de merveilleux.
Une fleur a poussé au milieu du béton. Un bref espace de verdure, incongru, perdu dans une mer de bitume, d’asphalte et de gaz d’échappement. Cela s’est passé au fond d’une ruelle sordide comme il y en a tant dans ce monde, un jour de grisaille comme il y en avait tant cette année. De toute façon, le lumière atteignait difficilement le sol. Les immenses tours dégradées empêchaient quiconque de voir le ciel. Elles étaient trop hautes pour que la lumière gagne les étages inférieurs et elles avaient dressé des cordes de ligne pour parvenir à leurs sombres fins.
Une fine tige s’est déployée entre les ordures, les papiers et les canettes de bière qui jonchaient le sol. Elle s’est faufilée entre les cadavres de verre, les caissettes vermoulues et les seringues laissées par les drogués qui venaient s’y piquer là, à l’abri des regards, de tous les regards. Elle a rampé longtemps. Cherchait-elle à éviter les gaz nocifs ? Ou avait-elle peur du monde qui se dressait devant elle ?
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