Nocturne

Minuit. Tout est calme dans l’appartement plongé dans le noir. Le tic tac de la pendule murale seul résonne dans le salon. Lui qui se fait discret le jour manifeste bruyamment sa présence alors que tout est recueillement et silence. Présence iconoclaste ? Pas vraiment. C’est elle qui rythme ce long moment qu’est la nuit. Une par une, elle égrène les lentes secondes du monde nocturne en attendant celles qui se succèderont à un rythme effréné le jour venu : la nuit, le jour se repose de sa course diurne. Le monde tourne au ralenti. Les aiguilles prennent le temps de parcourir le cadran, la trotteuse s’éternise à chacun de ses pas. Elle aussi semble se reposer.

 

Minuit. Tout est noir. Tout est obscurité. Une couverture sombre recouvre de sa douce présence les meubles et les objets du quotidien. Une masse sans forme ni couleur remplace les contours nets et tranchés des outils de la journée. Qui pourrait dire où commence la table basse du salon et où se termine le divan ? Les deux meubles ne dont qu’un dans les ténèbres ambiants. La pâle lumière de la pleine Lune donne à ces derniers des formes irréelles et mystérieuses. Elle s’étire avec langueur sur les surfaces de bois, accroche quelques recoins, en évite d’autres. L’obscurité règne en maîtresse absolue.

 

L’univers se repose.

 

Pourtant, dans la chambre, l’homme allongé dans le lit ne dort pas. Ses yeux sont fixés au plafond. Ses mains sont croisées sur le ventre. Il attend. Il attend le sommeil, mais celui-ci tarde à venir. Cela fait déjà une heure qu’il s’est glissé dans son pyjama et dans ses draps. Une heure qu’il se tourne et se retourne, afin de trouver la meilleure position pour s’endormir. Mais Morphée lui refuse sa douce étreinte. Ses bras se font distants, échappent à son contact.

 

Il a compté les moutons. En vain. Son cheptel, plutôt conséquent, ne lui a pas permis de trouver le sommeil. Celui-ci se cache bien, encore mieux que les Résistants dans les maquis. Pire, il commence à s’impatienter. Ses gestes se font plus brutaux. L’énervement le gagne. Regarder le plafond ne l’aide pas. Il avait cru y trouver la mesure de l’infini et de la profondeur. Qui sait quel univers peut se cacher sous la peinture de ce dernier, pourvu que l’imagination s’en mêle. Mais rien ne s’ouvrit. Le plafond restait ce qu’il avait toujours été : un mur, une cloison étanche qui faisait barrage entre les locataires de la résidence.

 

Un coup d’œil sur le radio-réveil. Les gros chiffres rouges témoignaient de l’implacable progression de la nuit. Plus d’une heure s’était écoulée. Plus d’une heure passée à regarder en vain le plafond, à compter des moutons qui refusaient de sauter les barrières, plus d’une heure à penser, en boucle. Son cerveau était une machine complexe qui refusait de capituler devant le vide. Il fallait qu’il le comble. Par une musique entendue le jour-même, par des pensées, des images. Tout était bon pour ne pas reculer, ne pas défaillir.

 

D’ordinaire, il repensait à sa journée, aux soucis qu’il rencontrait. Ainsi, les figures de ses élèves chahuteurs se superposaient à leurs parents hostiles qui ne souhaitaient qu’une chose : protéger à tout prix leur progéniture d’influences pédagogiques qu’ils jugeaient néfastes et, pire, nuisibles. Il songeait aux répliques, aux réparties qu’il aurait pu sortir mais qu’il n’avait pas eu l’audace ou le temps d’envoyer. Toutes ces frustrations surgissaient des limbes pour gâcher son sommeil.

 

Il se leva. On lui avait dit que faire quelques pas pouvait aider à trouver le sommeil. Manger également, mais il se voyait mal dévorer un morceau de fromage ou de chocolat à pareille heure de la nuit. Boire aussi devait aider. Aussi se dirigea-t-il d’un pas lent vers la cuisine. Il n’alluma aucune lumière, préférant ne pas rompre la quiétude et l’ambiance des lieux. Il écoutait l’eau couler distraitement. Il fit quelques pas dans son salon, le verre à la main. Il ne voulait pas boire. Pas tout de suite. Il se laissait bercer par le bruit régulier de la pendule. Ce bruit, qui l’horripilait quelques minutes auparavant car il résonnait à l’envie alors que lui avait besoin de silence, le rassurait. En effet, ce dernier était devenu oppressant, lourd, menaçant. L’homme n’aimait pas ces moments car ils lui rappelaient tant sa solitude. Une solitude dans ce qu’elle avait de plus sinistre et de plus régulier.

 

Il ne s’assit pas dans son fauteuil, mais préféra s’adosser au mur le plus proche, une ancienne habitude, prise alors qu’il se perdait auparavant souvent dans ses pensées. Il n’aimait pas la solitude. Elle avait été sa compagne pendant si longtemps, au point d’en être dépressif. Il la voyait partout, ne pouvait rien faire sans tomber dessus, ne pouvait sortir sans en ressentir le fardeau. Dans les parcs, des couples s’enlaçaient et s’embrassaient, riaient, se parlaient. De parfaits étrangers. Et pourtant leurs agissements le transperçaient comme des myriades de couteaux tous enduits de venin car le mal-être qui s’emparait de lui à ce moment s’éternisait. Il ne la supportait plus et aurait voulu s’en défaire, mais elle revenait, collait à ses vêtements, à son être, comme de la poix.

 

Encore en train de penser. L’imperturbable machine ne voulait pas céder. Tant de nuits à ressasser ses pensées, à solliciter son esprit pour ne pas être seul. Elles avaient été ses confidentes, les témoins de ses peines et de son désarroi. Elles avaient accompagné les plus sombres de ses pensées, avaient avalé les plus ténébreuses de ses rancœurs. Il avait tant écrit la nuit. Que de feuilles avaient été noircies par des idées surgies de ses réflexions nocturnes. Notes qui s’étaient transformées en récits poignants, émouvants… et sombres.

 

Depuis quelques temps toutefois, les images qui venaient à lui étaient toutes autres. Plus joyeuses. Il ne cessait de penser à la femme qui était entrée dans sa vie, avait accepté de le suivre dans son univers et lui avait ouvert les portes du sien. Cette femme merveilleuse qui partageait les mêmes sentiments. Les images des journées passées ensemble à rire, parler, s’étreindre revenaient hanter son esprit. Elles étaient plus agréables que les images de mort qui partaient à l’assaut de la forteresse de son âme quelques temps auparavant. Il ne put s’empêcher de sourire à l’évocation de cette journée qui venait de se terminer. Que d’agréables moments…

 

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Dernière mise à jour de cette page le 14/11/2008

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