Les souvenirs s’envolent. Petites bulles emportées par le vent. Elles naissent de cet esprit bouillonnant, de cette mare glauque et éternelle dont la surface est sans cesse troublée par les clapotis d’un bouillonnement continu et sans fin. Elles s’échappent de ce corps grossier qui les retient captives depuis si longtemps. Elles s’évadent par milliers de l’infâme prison de chair, leur épouvantable geôlier s’en étant allé. Elles délaissent ce cadavre ensanglanté baignant dans sa mare de sang coagulé. Les yeux de ce monstre achevé sont clos. Ils ne verront pas les petites bulles s’envoler en pétillant de malice et de joie. Un bourdonnement continu alors que tout est silence ici-bas. Silence de mort pour cette femme au teint pâle qui attend, appuyée sur sa faux, le visage éternellement triste et baigné de larmes.
Des myriades de petites bulles s’envolent dans les airs. Elles quittent ce monde effrayant qui les a enfantées et emportent avec elle des bribes de passé. Un passé trouble. Des souvenirs heureux, des larmes douces-amères. Tout s’envole. Tout quitte le corps. Petites bulles de savon emportées par la brise. Elles flottent nonchalamment au-dessus du monde. Le vent les caresse, les cajole. La douceur satinée d’un nuage leur sert de lit. Un repos de courte durée, puisqu’elles quittent l’univers floconneux avec regret mais malice. De nuages en nuages, de place en place, de contrées en contrées. Les souvenirs volent au-dessus des nuées. Ultimes témoignages de l’existence de ce corps ici-bas, sous les ombres ténébreuses d’un ciel jamais blanc, jamais bleu, mais toujours noir, toujours gris.
Petites bulles de souvenirs qui dépassent les plus hauts nuages. Rien qu’un bleu infini. Un bleu sans fin, profond et accueillant. Elles emportent les expériences dans un monde meilleur, là où elles auront leur place. Une cloche résonne dans le lointain. Comme un appel sans fin. Petites bulles esseulées ? Pas vraiment. Elles rejoignent un cortège infini, celui d’un nombre incalculable de leurs sœurs. Petites bulles libérées de leur prison charnelle, souvenirs ravis aux corps décomposés. Quelle est leur destination ? L’univers sans fin s’étire devant elles. Un point minuscule au bout. Un minuscule point de lumière qui les appelle sur un air d’angélus.
Loin au-dessous des nuées tourbillonnantes, la femme regarde s’envoler les petites bulles de savon. Elle contemple avec tristesse certaines éclater en un « plop » fugace. Trop lourdes, ces bulles étaient chargées d’événements trop amers, des larmes trop dures. Bientôt, la source se tarit. Le corps sans vie a laissé s’envoler les dernières bribes du passé. Tout est-il parti ? Les joies, plus légères, oui. Mais les lourdes peines ? Les souvenirs chargés de tristesse, eux, sont restés. Pas assez légers pour s’envoler et rejoindre les autres. Le ciel n’est pas pour ces souvenirs. Ils restent dans la mare, coulent avec le sang. Il faut bien qu’eux aussi s’échappent de ce corps qui les a abandonnés.
Un ciel léger aurait pu les accueillir par-delà les nuées. Mais c’est sans compter les êtres qui gouvernent là-bas. La Terre se doit de conserver les peines, ainsi en a-t-il été décidé. Elle n’est qu’un réceptacle grossier, un purgatoire pour les âmes en transit qu’elle enferme dans un corps bien lourd de chair pour éviter qu’elles ne s’envolent avant d’avoir purgé sa peine, une peine que celles-ci ne peuvent comprendre tant elle échappe à la logique. Ce n’est qu’à leur mort qu’elles peuvent quitter cet enfer, abandonnant derrière elles le poids de leurs erreurs et de leurs faiblesses. Elles s’envolent alors en des myriades de petites bulles pour crever ce sinistre plafond tourbillonnant et gris qu’elles ont toujours contemplé. Au-dessus, c’est un soleil resplendissant et un bleu comme elles n’en ont jamais vu, et qu’elles n’ont jamais vu d’ailleurs, qui les accueillent. Même les nuages, si sombres vus de la Terre, se sont parés d’une teinte floconneuse, douce, câline pour saluer leur venue.
Le dernier souffle est expiré. Le corps, depuis longtemps mort, a laissé s’échapper les derniers souvenirs. Les plus sombres se sont enfoncés dans le sol, nourrissant la Terre de leur tristesse infinie. La femme peut alors accomplir son œuvre. Elle se penche et dépose un baiser sur les joues cadavériques et refroidies du corps qu’elle contemplait en versant un pleur. Sa faux n’est qu’une arme que le ciel lui a confié, à elle, bourreau infatigable des âmes d’ici-bas. Ainsi en avait-il été décidé. Mais jamais elle ne s’en sert. La Terre, dans un ultime geste de rébellion face à ce firmament si prétentieux, lui verse sa part du tribut. Trop de tristesse engendre la compassion. La Faucheuse assiste au départ de chaque âme et les remercie de leur passage en leur déposant un baiser.
Un peu de douceur dans un monde abandonné et transformé en geôle par ceux qui se disent incarnation de pitié.
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