Probité

Nos voisins sont nos ennemis.

 

 Je n’en reviens toujours pas. Le titre de ce chapitre est pour le moins équivoque. Certes, il ne laisse pas de place au doute, mais il s’intègre mal avec ma discipline. J’ai beau relire les Instructions officielles, mon esprit refuse de croire ce que lisent les yeux. Il a de quoi être sceptique. Des années durant, j’ai enseigné la tolérance, la fraternité et la réconciliation. A présent, les notions phares de ce programme tout neuf sont la haine, la rancœur et l’anéantissement.

 

 Il s’agira de montrer, à partir de textes et de documents, notamment les cartes et autres planisphères, que nos voisins ont toujours nourri des intentions belliqueuses à notre encontre et à l’encontre du monde libre en général et que leur agression actuelle s’inscrit dans le prolongement de leur tendance naturelle à la violence. L’étude ne saurait être autrement qu’exhaustive, afin de faire naître dans l’esprit de nos élèves une saine prise de conscience, seule apte à effacer des années de propagande pacifiste. Ce chapitre lie fortement l’Histoire et la Géographie, de manière à comprendre la situation actuelle et à agir en conséquence…

 

 Toujours la même rengaine. J’avais pourtant cru, certes naïvement, que l’Histoire et la Géographie devaient être objectives. Il est pourtant vrai que l’on disait jadis que la Géographie servait à faire la guerre. Il n’y a qu’à voir les maquettes de la France de Vauban. On peut également considérer le fait que les premières cartes IGN furent faites par et pour les militaires. Cependant, il m’avait été enseigné que cette façon d’agir était révolue et dépassée. Pas de parti pris, pas d’étude haineuse. L’Homme seul au cœur de l’environnement. Rien que de l’objectif, dans toute sa complexité.

 

 Or, voilà que toute cette école est remise en question. La finalité n’est plus de comprendre le monde d’aujourd’hui, mais bien de déformer la vision déjà bien étriquée qu’en ont les apprentis-citoyens. Ce sont alors de vieux événements qui refont surface, sortis de leur contexte. On me demande de mentir, de déformer, de prêter à des personnes mortes il y a près de mille ans des intentions et des agissements actuels. Moi, l’historien, je me rends coupable du crime le plus grave qui puisse toucher ma discipline, de la pire complicité qui soit : l’anachronisme. Le parjure suprême de la discipline, la négation suprême.

 

 … afin de susciter la haine des barbares et l’amour sacré de la Nation…

 

 Ca y est. Voilà que les grands chevaux de bataille ressurgissent ! Mentir encore une fois. Je dois juger la civilisation de nos voisins à l’aune de la nôtre et de nos valeurs. J’ai l’impression d’être revenu au temps des Grecs et des Romains antiques, pour qui le monde civilisé était entouré de barbares. Me voici devenu le guide de croisés et autres conquistadores, considérant comme terra nullius les territoires d’anciennes civilisations prospères, à qui l’on refuse ce titre pour le simple fait d’être différentes de la nôtre.

 

[suite]

Dernière mise à jour de cette rubrique le 31/12/2007

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