Il s’est avancé comme les autres. Il s’est avancé au centre du cercle de sable délimité par un simple trait dans le sol. Autour, la foule attend, méfiante, silencieuse. Trop silencieuse. Les précédentes mésaventures l’ont rendue sceptique. Même le vent s’est tu, lui qui pourtant manifeste toujours sa présence par un souffle tantôt puissant et rageur, tantôt timide et ténu.
Silence de mort. L’homme ne semble pas très sûr de lui. Ses yeux tremblent dans leurs orbites. Il regarde la grande porte qui attend de l’autre côté de l’orchestra. Des regards brefs et fugaces qui en disent long sur son anxiété. C’est par là que ses prédécesseurs sont passés. Tous. Sans exception.
Silence incroyablement lourd, ne trouvez-vous pas ? Assourdissant même. Voyez ces dizaines de regards scrutateurs et inquisiteurs qui le contemplent et le jugent. Ne sentez-vous pas ces dents serrées, tout comme les poings des spectateurs muets. On pourrait presque les entendre hurler dans leur fort intérieur. « A mort ! » semblent-ils penser. Pourtant, l’homme qui est au cœur de la scène ne les connaît pas. Il est comme moi, venu sur réquisition de sa très gracieuse majesté des grenouilles. Des grenouilles de bénitier, s’entend. Mais je vous expliquerai cela plus tard car voilà qu’il trouve enfin le courage de commencer.
Oui, ce n’est pas à tort que j’ai employé le mot de « courage ». Après tout, c’est un pari risqué qu’il est en train d’accomplir. A bien des égards. Le dieu qu’il a décidé d’invoquer est en fait un démon puissant mais versatile, qui dévore ceux qui lui déplaisent. Et puis, d’un autre côté, la foule aux alentours commençait à perdre patience. C’est mauvais signe. Les regards s’étaient faits plus durs tandis que quelques rires moqueurs et sardoniques vite étouffés étaient montés de l’assistance.
Le rite commence, pas vraiment différent des autres. Le shaman se contente d’agiter des colifichets morbides en l’air en hurlant des formules dans une langue inconnue, que je soupçonne fort de retranscrire l’état d’hébétude dans lequel le plongent les champignons hallucinogènes qu’il ingurgite. Des psilocybes à ne pas en douter. Des paroles vides de sens qui ne font pas les affaires de notre malheureux candidat. Son visage se fait plus anxieux à mesure que ses gestes se font rapides et saccadés. Cette accélération fait-elle partie du rite ? A le voir, je n’en ai pas l’impression. Il transpire, s’épuise et hurle de plus en plus fort. Sa divinité doit être sourde pour qu’il agisse ainsi. Ou bien n’a-t-elle pas envie de répondre. Ca a l’air d’être la mode aujourd’hui.
Avez-vous vu ce mouvement sporadique dans la foule ? Elle a soupiré en chœur. L’homme s’effondre soudain sur le sol. Je gage que son épuisement est lié aux champignons. Regardez comme il tente de continuer sa danse rituelle sur le sol. On voit bien qu’il joue sa vie. Hélas pour lui, ce ne sont là que des spasmes informes qu’aucune divinité digne de ce nom ne voudrait se voir décerner. D’ailleurs, le public ne s’y méprend pas. Les rires sardoniques gras montent à nouveau. Les entendez-vous ? D’abord timides, les voilà qui s’amplifient. Une gorge après l’autre, l’assistance part d’un grand rire qui n’a rien de chaleureux. Le shaman épuisé sent bien que son sort est réglé. Voyez : ses spasmes se font moins violents. Son corps l’abandonne alors que deux colosses fendent la foule et viennent se saisir sans ménagement du malheureux pour le traîner vers la porte qui fait face à l’entrée de l’orchestra. Ses yeux témoignent de l’horreur et de son impuissance face à ce qui l’attend.
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