- Sire Aubergiste, auriez-vous l’obligeance de me donner un verre ?
Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire ? Ca fait deux heures que je les attends. Ah, fiez-vous à des Wiss ! Ils ont inventé les horloges, mais pas l’heure qui va avec ! Deux heures ! Même le coucher du roi ne prend pas autant de temps !
Pourtant, ce n’est pas le lieu qui est mal indiqué. On s’était pourtant bien donné rendez-vous au « lion d’or ». Cette taverne ne passe pourtant pas inaperçue ! Il n’y a que deux gourbis dans cette avenue malpropre. Mais impossible de se tromper : Enseigne tapageuse et rouillée. Typique de ces infâmes gargotes qui pullulent ici-bas. Aucun respect de l’héraldique. Imaginez un lion plutôt boiteux, en or, sur champ argent. Quelle faute de goût et quel irrespect du code ! Mais cela ne doit pas gêner ces brutes qui ne pensent qu’à boire et à se battre. Fi de ces brutes. Le cadre ne les intéresse pas. Ca se voit. J’aurais vite fait de percer quelques fenêtres pour donner de l’air et de la lumière. Tudieu, ne respirent-ils pas le même air que nous ? Ne sont-ils pas faits pareils pour habiter et boire dans des lieux aussi enfumés ? J’ai failli suffoquer !
Et je ne parle pas des décors. Il ne vaut mieux pas. Ils n’ont pas de goût pour ce qui est beau ces sauvages ! Que mon quartier semble lointain à moi, cœur brisé devant m’abaisser à cet exil ! Il y a de tout. Des statuettes ramenées des contrées lointaines, des boucliers fracassés ravis à d’infortunés chevaliers, des tentures de soie pourpre voisinant avec des marines du plus mauvais goût. J’oubliais quelques crânes coiffés d’une bougie sur chaque table.
Mon verre est à moitié vide. Une couche crasseuse flotte à la surface. Je ne tiens même pas savoir avec quoi il est fait. De toute façon, il se rappelle à nous. Aucune robe, très forte attaque en bouche. J’y ai laissé ma langue et mon palais. Ne parlons pas du nez, agressif. Et ce retour en bouche, à mi chemin entre l’acide le plus corrosif et le relent d’égout. Affreux. Comment peuvent-ils avaler ça ? Et d’un coup en plus ! Peut-être pour ne pas avoir à subir les retours ravageurs. Mais alors, où est le plaisir de boire ?
Au fond, l’auberge est comme ce verre que je bois. Terne. Un éclairage pâlot. Forcément, il n’y a pas de baies vitrées. Une odeur rance. Ca sent le fauve. Je n’ai jamais apprécié les gros bras de la marine. Trop peu fins pour moi. A vrai dire, je détonne un peu. Certaines brutes avinées me l’ont fait remarquer… à leur manière. L’un d’eux a rendu sa boisson sur mes bottes justes cirées, un autre s’est pavané devant moi. Son manège a bien fait rire grassement ses compagnons. Il m’a pris par les épaules, m’a enlacé. Quelle horreur ! L’odeur était insoutenable. Je n’ai pas eu le temps de dégainer mon mouchoir pour me protéger. Les effluves animales, conjuguées à celles de l’huile et de boissons corrosives, sont une expérience éprouvant…d’autant plus éprouvantes lorsqu’on se retrouve la tête au creux des bras de ces monstres de muscles.
Ce manège a duré quelques secondes. Puis il m’a embrassé ! Infâme. Et ces mots. La voix avinée et grasse me disant « on sort poulette » ! Jamais je n’avais été autant humilié. Ses amis s’esclaffaient. Je lui ai lancé mon gant. Sans résultat. Il n’a rien compris. D’un autre côté, heureusement. Il avait la carrure d’une armoire empire. Alors que moi, gentilhomme sans histoire, je donne plutôt dans le registre souris. Il m’a jeté un regard torve, embué par l’alcool, et est retourné auprès de ses compagnons, pour attaquer une nouvelle tournée.
Bon c’est pas tout ça, mais je crois que je vais me recommander un verre pour attendre. Le tenancier de l’auberge me fait de l’œil. Quitte à rester sur place, autant consommer. Je ne tiendrais pas donner au maître de céans une occasion de me jeter dehors.
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