Silence, on massacre

L’iris s’ouvre enfin. Après de longues minutes pendant lesquelles les techniciens ont découpé le boîtier de commande, les panneaux de métal s’écartent comme à regret, grinçant horriblement, comme s’ils exprimaient leur colère, leur rancœur. Derrière, un silence lourd pèse dans les couloirs. Le bâtiment d’ordinaire si bruyant est pris de mutisme. Où est donc passée la fourmilière industrieuse des jours fastes ? Où sont donc passés les fonctionnaires et les gratte papiers ? Le bruit des photocopieuses, si entêtant d’habitude, s’est tu. Le roulement des machines a également cessé.  

 

Le commando s’avance prudemment. Le silence les rend nerveux. Plus encore que l’absence de lumière, déjà si obsédante. Les couloirs sont si sombres. Les néons restent aveugles, tandis que les ampoules crépitent de leur dernier souffle avant de s’éteindre. Les lampes que portent les hommes ne diffusent elles-aussi qu’une faible lueur, comme si elles partageaient le deuil de leurs sœurs éteintes.

 

Brusquement, l’iris se referme. Un grincement sec, tranchant, brutal. On aurait d’ailleurs pu croire à un rire métallique et sardonique accompagnant le retour des ténèbres. La lumière du jour, plus que tout autre, est proscrite en ces lieux.

 

Enfermés, voilà que des grands gaillards tremblent de tous leurs membres. Ils ne sont pas tranquilles. Pourtant, ce n’est pas l’expérience qui leur manque. Ils ont déjà infiltré des endroits plus sinistres que ce bâtiment administratif. L’ombre est leur alliée, pas leur ennemie. Ils recherchent sa compagnie, plus que celle du soleil. C’est la nature de leur cible qui les terrifie. Que genre de criminel peut à ce point aimer le noir ? Quel genre de monstre humain peut se plaire à jouer avec les émotions de ses victimes ?

 

 Leurs pas, pourtant légers, résonnent dans les couloirs silencieux, tels un cri sacrilège dans une église. Les hommes sentent bien qu’ils ne sont pas à leur place, qu’ils dérangent. Ils ont l’impression que le bâtiment tout entier rejette leur présence. Les murs sont prêts à se refermer sur eux, les lampes refusent de s’allumer, les machines les poursuivent de leur silence lourd de menace. Les caméras les lorgnent de leurs yeux morts et globuleux. Pas un chuintement n’accompagne leurs mouvements. Elles ne quittent pourtant pas les intrus de leurs objectifs inquisiteurs.

 

L’impeccable propreté des lieux est encore plus dérangeante. Pas un corps, pas un papier, pas un dossier. Rien ne jonche le sol immaculé et poli. Si l’immeuble avait été attaqué comme on le leur avait expliqué, les hommes auraient dû trouver en entrant les traces d’une lutte implacable, les restes d’un désordre indicible. L’atmosphère ambiante rejetait toute raison. Les infortunés fonctionnaires avaient tout simplement disparu sans autre forme de procès. Les dossiers sur lesquels ils travaillaient étaient encore ouverts. Les stylos étaient délicatement posés à côté, attendant en silence qu’une main veuille bien s’emparer d’eux. Des piles de papiers imprimés patientaient dans les bacs des photocopieurs, tandis que les ordinateurs jonglaient avec les balles ou les courbes des écrans de veille. Vraiment, rien n’indiquait que l’endroit avait été pris d’assaut tant il était paisible, aussi paisible qu’un vendredi soir, à l’heure de fermeture. 

Un bruit lourd fait sursauter tout le groupe. Un livre vient de tomber. Sans doute bousculé par un des hommes. Les cœurs battent de plus en plus vite. Le silence reprend vite ses droits, grondeur. Qui sont ces personnes qui osent le troubler, lui qui était là avant eux, lui qui règne en maître en ces lieux, en compagnie des ténèbres ?

[suite]

Dernière mise à jour de cette rubrique le 20/04/2008

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