Je suis un acteur. Tous les jours, je me présente face à mon public pour déclamer mes textes, faire passer mes idées. Mais je suis un acteur d’un genre un peu particulier.
Comme tous, je bouge sur scène, je m’agite et je parle fort. C’est quelque chose de me voir, d’assister à mes représentations. J’ai toujours aimé parler, que ce soit avec ma voix ou avec mes mains. Je bouge sans cesse. Je ne reste pas derrière les quelques mobiliers qui me servent d’accessoires. Je sais que certains acteurs jouent des one man shows, debout ou assis, et qu’ils ne bougent pas. Pour moi, c’est impensable. Je ne conçois pas une pièce statique. Il faut bouger pour captiver l’attention.
Comme tous, je connais mon texte et je n’ai pas besoin de souffleurs pour m’aider dans ma tâche. Un conducteur et le tour est joué. Quelques mots glissés sur mon pupitre me permettent de savoir où je vais, ce que je fais. Je ne me perds pas, c’est là l’essentiel. Je dirais même que je suis un maître de l’improvisation. C’est si facile et si vivant. Je ne déclame pas mes textes comme les élèves déclament les poésies qu’ils doivent apprendre. Le ton n’a rien de monocorde, le rythme n’a rien d’ennuyant. Je surprends, encore et toujours, c’est la clé de la réussite de mes performances. Bouger, casser les rythmes. Certes, il faut s’accrocher. Cependant, l’intérêt que suscitent mes pièces vaut bien ce renfort, cet expédient.
Quand je dis mes pièces, je veux bien sûr parler de pièces d’un genre spécial. Des pièces contemporaines : on me donne la trame et je dois broder autour. Un simple plan, de simples idées, voilà mes matériaux. J’improvise ou je construis. Je connais ma pièce sur le bout des doigts (Je n’ai plus d’ongles depuis que je les ai tous rongés, suite à certains revers).
J’adore mon public. Il est si attendrissant. J’aime le faire participer. Après tout, la complicité est la clé d’une bonne relation, durable, dans un monde où la télécommande dicte ses règles. Mon concurrent direct, la télévision, offre la possibilité de changer de chaîne quand ce qui se passe n’est pas du goût des spectateurs. Reproduire ce comportement dans la salle est passé dans les mœurs. Il faut donc que j’intéresse. Mon public est si versatile. Un jour captivé, un autre ennuyé… Voilà la difficulté. Comment intéresser ? Tous les jours je me pose la même question. L’intérêt ou la mort. Mon succès tient à peut de chose en fin de compte.
Ma différence réside dans mon assistance. La mienne est contrainte d’assister à mes représentations. Elle est obligée de s’asseoir et de me regarder, voire même de participer. Certains, tous peut-être, préféreraient être ailleurs. Peu me le font comprendre. Mais les rares qui s’y essayent, les rares qui parasitent la représentation, le font de manière si visible que l’on en vient à ne s’intéresser qu’à eux.
Tous les jours, je leur raconte des histoires. Tous les jours je leur raconte l’Histoire. Tous les jours le même combat. Tous les jours sur la scène avec lui en face de moi. Tous les jours l’affrontement ou la complicité. Je donne à mon public autant qu’il me donne. Notre relation est si puissante. Il faut bien cela pour que la classe fonctionne.
Elèves et professeurs doivent cohabiter pendant quelques heures. Autant faire en sorte qu’elles soient agréables, non ?
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