Un monde parfait

Une sonnerie stridente hurla dans les bureaux. Les employés, cloisonnés dans des cellules parfaitement alignées le long de couloirs feutrés, éteignirent leurs ordinateurs, rangèrent leurs dossiers. Le bruit des claviers se tut, bientôt suivi de l’arrêt des ventilateurs des machines sur lesquelles ils travaillaient.

 

Arthur faisait comme ses collègues. Il se leva de la chaise qu’il n’avait pas quittée de la journée, prit son sac, le posa sur le bureau et rangea un bloc de données ainsi que son badge à l’intérieur. Il se saisit son pardessus et de son chapeau puis pivota pour faire face au couloir tapissé d’un gris océan censé apaiser les esprits. Il attendit.

 

 Une nouvelle sonnerie retentit. Il avança d’un pas sur le couloir. Tous ses collègues firent de même, chacun son imperméable, son chapeau et son cartable sous le bras. Ils avaient tous avancé dans un même ensemble. Sauf un. Il y eut une fausse note dans la symphonie nette de dizaines de chaussures foulant le tissus. Un couac retentissant, retardé. Un odieux bémol.

 

 - Veuillez nous suivre.

 

 Surgis de nulle part, des hommes en costume gris ténèbres accoururent. Ils se saisirent du malheureux responsable et l’amenèrent sans un bruit dans l’alcôve. Personne ne bougea. A vrai dire, est-ce qu’ils virent ou entendirent ce qui s’est passé ? Seul un trou dans l’alignement des employés au départ attestait de ce qui venait de se passer.

 

 - Des Exécutants de l’Ordre, constata Arthur, placé juste derrière le malheureux.

 

 Mécaniquement, chacun avança le pied gauche et se mit en mouvement. Une longue ligne d’employés descendait les étages de l’immeuble. Chacun marchait lentement, comme une machine sur un tapis roulant dans une usine de montage.

 

 Au moment de sortir de l’immeuble, un haut parleur crachait de sa voix froide et nasillarde une phrase éraillée par le temps. Il égrenait un « au revoir » usé à chaque fois qu’un homme passait le portique de sécurité. Ces portiques qui scrutaient les personnes jusque dans leurs chairs pour s’assurer qu’ils ne possédaient ni armes ni objets interdits par le Grand Maître.

 

 Arthur eut lui aussi droit à ces regards inertes et mécaniques accompagnés de cette voix. Il eut lui aussi droit à son « au revoir », qui avait jadis été chaleureux… il y avait bien longtemps. Il ajusta son complet, enfila son pardessus et mit son chapeau.

 

 Il sortit dans la ville. Le soleil disparaissait sous des nuages d’un gris menaçant. Il allait pleuvoir, cela ne faisait aucun doute. Les derniers rayons grisâtres tentaient de survivre aux nuages, bien que le combat fût perdu d’avance. La luminosité décrut rapidement.

 

 Arthur hâta le pas. Il voulait être à l’abri avant que l’ondée ne s’abatte sur la ville de béton, de verre et d’acier. Aussi traversa rapidement l’esplanade pour rejoindre l’arrêt du train urbain qui devait le conduire chez lui. Une foule de personnes, toutes aussi grisement vêtues, attendait sur le quai. Elles n’échangeaient aucune parole. Les mêmes airs tristes se peignaient sur leurs visages. Hommes et femmes arboraient ces mines grises, ces yeux fatigués et las, soulignés par des paupières tombantes sur des regards morts.

 

 - Quel sale temps, lui glissa son voisin, sur le ton de la confidence, comme s’il craignait de transgresser un interdit. Dire que demain ce sera pire.

 

 Arthur ne lui répondit pas. Il ne fait même pas attention à ce que cet homme lui disait. Un mouvement dans la foule attira son regard. Les individus s’écartaient en silence devant un groupe d’hommes en imperméables gris ténèbres. L’espace qui s’ouvrait se refermaient aussitôt après leur passage, comme si la foule tenait à effacer les traces de ces personnes, comme une plaie se cicatrise après la maladie.

 

 Les hommes en gris s’avançaient vers Arthur. Ce dernier se mit à penser à sa journée. Il n’avait pas ostensiblement contrevenu aux Ordres. Ce n’était donc pas pour lui que ces personnes venaient. Le voisin. Ils étaient venus pour cet homme qui avait osé parlé du temps qu’il faisait. Celui-ci du comprendre son erreur car son visage changea d’expression. Ou plutôt, prit une expression de terreur.

 

 - Veuillez nous suivre.

 

 La phrase tomba comme un couperet. La voix neutre émanait de celui qui semblait être à la tête du groupe. Deux barrettes sur les épaules témoignaient de son grade. Le contrevenant n’opposa aucune résistance. La résignation se lisait sur sa face livide. Ses yeux avaient perdu le peu d’éclat qui leur restait. La foule s’ouvrit à nouveau, laissant le passage libre aux Exécutants de l’Ordre qui escortaient le captif. Aucun regard pour le pauvre homme ni pour les geôliers.

 

 - Nous craignons ces hommes comme la peste, pensa Arthur. Ce ne sont que des hommes pourtant. Même s’ils font partie de l’Agence.

 

 Il cessa vite de penser. Réfléchir était interdit. Les Exécutants de la police pouvaient lire dans les esprits. Il y avait des robots patrouillant dans les airs, des caméras, des bandes-lectrices dissimulés dans tous les murs, tous les trottoirs. Elles scannaient en permanence les cerveaux, à la recherche de secteurs interdits en activité. Les travaux de la neuroscience avaient été largement mis à contribution pour faire en sorte que personne n’adopte de pensée coupable, ou, le cas échéant, soit repéré.

 

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 31/12/2007

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