Veux-tu être mon ami ?

Il fait nuit. Le soleil a disparu depuis un moment de l’horizon, laissant la place à un magnifique ciel étoilé. Dieu que c’est beau ! C’est surprenant, mais je crois bien qu’il s’agit de la première fois que je prends le temps de l’observer. Et si je restais un moment pour le contempler ? Il en vaut bien la peine : je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir autant de petites lueurs scintillantes. Tiens ! Pour la première fois de ma vie, je remarque la voie Lactée, elle qui m’avait échappé jusque-là ! C’est merveilleux ! C’est la route du ciel, parsemée d’étoiles. Je suis bien, allongé là, sur une prairie bien grasse, la tête perdue dans les astres. La terre va peut-être maculer mes vêtements mais je m’en moque. Je ne suis pas attendu et j’aimerai bien prendre le temps nécessaire pour comprendre…

 

 

 

… comprendre pourquoi je ne m’y promène pas en ce moment, au lieu de rester, rivé au sol, cloué par quatre flèches, dont une à la place de mon cœur. Je viens à peine de sortir de ma torpeur. Dire que j’avais cru à un cauchemar. Hélas, c’est bel et bien la triste réalité. Je gis, au milieu de mes frères d’arme et de quelques ennemis. Il fait un peu froid. Ce n’était pas le cas ce matin. Le soleil commençait à taper fort. Nous attendions, tous bien alignés au milieu de ce qui allait devenir le champ de bataille et mon futur tombeau. Les rayons tapaient fort sur nos armures. J’avais de la chance. Je ne suis, ou ne fus, qu’un simple fantassin, un troupier, auquel on a donné une hache de bataille, un plastron – dont la qualité laissait à désirer, soit dit en passant – et un bouclier. Comme mes frères, je cuisais littéralement sous ma dérisoire protection. Alors j’imagine bien ceux qui nous commandaient sueur à grosses gouttes sous leurs carapaces d’acier. Cela dit, si j’avais bénéficié de leurs protections, je serais peut-être en vie, attablé autour d’une bonne bière, au lieu de me prélasser au milieu de mes camarades de combat.

 

J’ai bien cru à un cauchemar quand je me suis réveillé car tout est allé si vite. Je ne pense pas vraiment avoir eu le temps de frapper l’ennemi. Tout ce dont je me rappelle, c’est, outre cette chaleur, un cri de guerre, nos chefs se lançant à l’assaut, nous derrière. Je me rappelle avoir hurlé pour me donner du courage alors que ma course se faisait plus rapide. Je me souviens alors d’une ombre qui a masqué quelques secondes le soleil. Puis la douleur. Une flèche m’avait transpercé la jambe droite. Une autre atteint mon bassin. Puis ce fut le cœur. Une sensation atroce que celle du fer taillant dans mes chairs pour venir se loger dans mon thorax. Puis plus rien. Je n’ai pas senti la dernière m’ouvrir le cou. Je préfère finalement.

 

Je suis mort. C’est une certitude. Mon cœur ne bat plus. Comment le pourrait-il avec un morceau de fer en travers ? Je n’ai pas mis beaucoup de temps à me réveiller. Serait-ce le jour du Jugement Dernier ? A l’évidence ce n’est pas pour bientôt : j’ai l’impression d’être le seul mort insomniaque. Tous ceux qui partagent mon état gisent encore, sans un mouvement, dans leur dernière position. Alors pourquoi me suis-je réveillé ? Ne pouvais-je attendre tranquillement, comme les autres, que les trompettes célestes me tirent du sommeil du juste ?

 

Il fait froid. La nuit n’est jamais chaude, mais je ne pense pas que la sensation que j’éprouve vienne de là, autrement je sentirais la pointe de la flèche qui se repose tranquillement dans mon cœur tout comme les trois autres. Or, ce n’est pas le cas. Sans doute est-ce le fait d’être mort qui me frigorifie ? Il va falloir que je me redresse, si j’en suis capable, que je bouge. Cela fera peut-être partir mon mal-être.

 

Par chance, si je peux dire, je suis encore entier, ce qui n’est pas le cas de tous mes voisins. Il en est à qui il manque une jambe, les bras. Il va leur être difficile de quitter cette prairie, le jour où ils se relèveront. Me voilà donc debout, vacillant un peu. Je n’ai plus la force d’antan. Je suis même un peu maladroit. Mon cerveau doit marcher par intermittence, ou pas… mais pourquoi alors puis-je penser ? Mes yeux continuent de remplir leur rôle, mais pour tout dire, j’aurais dû rester couché, à regarder le ciel, à me perdre dans les étoiles. C’était bien plus joli que ce que je contemple actuellement. Il y a des morts à perte de vue. Je suppose que l’odeur doit être épouvantable, mais comme je ne sens plus rien… Il est vrai que je suis chanceux. Je suis peut-être mort, mais je reste plutôt présentable, si l’on oublie mes quatre plaies ouvertes. D’autres n’ont pas cette chance : certains n’ont plus de visage, d’autres ont perdu les boyaux.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 10/04/2009

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